Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 26.11.2015

« Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910 » Une exposition courageuse et séduisante. Et féministe ?

Une réaction d’Andrea Kimball

Cet automne au musée d’Orsay, il y a une exposition qui est, d’après les conservateurs, « la première grande manifestation consacrée au thème de la prostitution »[1]. L’intitulé de l’exposition interpelle un féminisme sexe-positif, ouvrant la réflexion sur une pratique sans honte de la sexualité par les femmes[2]. L’acte de montrer des images de la prostitution dans un musée célèbre donne en quelque sorte une légitimité et une identité publique aux prostituées : leurs vies clandestines sont désormais connues et appréciées par tous les visiteurs du musée.

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) Au Moulin Rouge 1892-1895 Huile sur toile H. 123 ; L. 141 cm The Art Institute of Chicago Helen Birch Bartlett Memorial Collection, 1928.610 © The Art Institute of Chicago

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)
Au Moulin Rouge, 1892-1895
© The Art Institute of Chicago

L’exposition elle-même est un véritable chef-d’œuvre de la sexualité attrayante. On avance parmi des peintures grandioses et des photographies scandaleuses. On observe une chaise « de l’amour » créée pour qu’un homme puisse avoir un rapport sexuel avec deux femmes en même temps. On peut passer derrière un rideau (symbolique et littéral) et explorer la partie de l’exposition interdite aux moins de 18 ans : on découvre de vieilles images pornographiques et des vidéos projetées qui montrent des scènes sexuelles. La moquette et les murs sont rouges, luxueux et séduisants.

Ces éléments semblent permettre de considérer l’exposition comme un événement féministe : elle montre une sexualité féminine qui est sortie de l’espace privé, et même si les représentations les plus crues sont cachées par un rideau (sans doute pour des raisons légales), elles sont là. De plus, que cette exposition ait lieu au musée d’Orsay est le signe d’une discussion ouverte et continue qui place les femmes et leur sexualité dans l’espace et le débat publics. A la sortie de l’exposition, des livres et des documents sur la condition des prostituées semblent encore encourager cette parole libérée sur une sexualité féminine débridée.

En réalité, l’exposition ne montre pas les femmes et leur sexualité elles-mêmes, mais le regard sur ces femmes et cette sexualité. Parmi tous les artistes convoqués, je n’ai remarqué que des hommes. Les femmes dans l’exposition jouent sans exception le rôle de corps objets : représentées dans les peintures, elles ne sont presque jamais nommées. Les noms sur les murs, des artistes sujets-actifs, sont ceux des hommes. Valérie Bougault parle de « Splendeur des artistes, misère de la prostitution », rappelant que la relation artiste-prostituée n’est pas ici égale[3]. Dans l’exposition du musée d’Orsay, on n’entend jamais la voix des prostituées ; en revanche, on voit le regard de ceux qu’elles fascinent et qui les peignent.

On peut alors se rappeler l’analyse d’Assia Djebar, dans son livre Femmes d’Alger dans leur appartement au sujet du tableau éponyme de Delacroix. En montrant le regard interdit sur les femmes du harem, le tableau ne relève-t-il pas d’un regard volé ? Les prostituées sont-elles « libérées » parce que rendues visibles, ou toujours sous le joug du regard masculin ? Selon moi, l’absence des voix des femmes est trop grave pour qu’on puisse l’ignorer. Le fait qu’on montre les « images » de la prostitution sans jamais faire entendre les voix ou les points de vue des prostituées empêche de considérer cette exposition comme féministe. Au contraire, ce qu’on montre au musée d’Orsay c’est un regard typiquement artistique sur les femmes comme créatures exotiques et sur leur sexualité comme mystérieuse et inconnue ; bref, une exposition d’art au masculin.


Notes

[1] Voir le site de l’exposition

[2] J’utilise une définition personnelle du féminisme sexe-positif ici. Voir à ce sujet entre autres cela.

[3] Hors-série Connaissance des arts : Splendeurs et misères, images de la prostitution 1850-1910, p. 12.

Le texte d’Assia Djebar évoqué est la postface à Femmes d’Alger dans leur appartement (1980). Il s’intitule « Regard interdit, son coupé » et est daté de 1979.




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