Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 09.04.2015

Les Funambules de Stéphane Corbin ou l’Amour pour tous



Le 20 octobre 2014, au Vingtième théâtre à Paris, a eu lieu la première représentation du spectacle musical Les Funambules. Répondant à l’appel lancé en janvier 2013 par l’auteur-compositeur-interprète Stéphane Corbin, plus de deux-cents artistes ont travaillé sur ce projet musical sans précédent, visant à lutter contre l’homophobie par… des chansons d’amour.

Révolté par la violence homophobe qui fit suite à la loi française du 17 mai 2013 autorisant le mariage pour tous, et afin de combattre la résurgence de préjugés archaïques concernant l’homosexualité, Stéphane Corbin a en effet voulu « témoigner en musique de la réalité des vies des homosexuels : leurs histoires, leurs obstacles, leurs espoirs, leurs amours… »[1] dans l’espoir de dépasser les mythes et renouveler les représentations.

Ainsi, les chansons qui sont interprétées par des artistes d’âges, de sexes et de sexualités divers, évoquent-elles les intermittences du cœur d’hommes et de femmes homos, aimés, malaimés, mais avant tout aimants. La singularité du projet tient à cette volonté de Stéphane Corbin de faire d’abord, non pas des chansons sur l’homosexualité, mais des chansons d’amours, afin de « banaliser » l’amour homosexuel en racontant ses désirs, ses tragédies, ses rêves, ses désillusions, comme les poètes, les écrivains et les chanteurs le font depuis des siècles au sujet de l’amour hétérosexuel. Le projet musical entreprend de la sorte de combler une grave lacune concernant la représentation de l’homosexualité dans le domaine de l’art le plus populaire qu’est la chanson.

Le double album des Funambules sortira dans le courant de l’année 2015.

pochette-Funambules

Pochette de l’album Les Funambules, 2015


ENTRETIEN AVEC STÉPHANE CORBIN

Anaïs Frantz : Comment en vient-on à choisir de répondre à la violence, en l’occurrence à la violence homophobe qui s’exprime actuellement en France, par des chansons d’amour ? Pourriez-vous revenir sur ce choix de passer par le poétique et le romanesque pour toucher une question politique ?

Stéphane Corbin : Il faut revenir à l’origine du projet. J’ai fait toutes les manifestations pour le mariage pour tous, engagé à revendiquer ce à quoi je crois depuis toujours. Cela dans un esprit bon enfant : on était entre amis, c’était léger, on allait vers une victoire, on avait tous voté à gauche, on était heureux de voir que ça avançait enfin. Personne n’a vu venir l’étendue et l’ampleur de la violence que ça a générée.

Je me suis retrouvé un soir, chez moi, à regarder les informations, le jour où ils étaient un million dans la rue. Un million à manifester pour que des gens comme moi aient moins de droits que des gens comme eux. C’était tellement antinomique avec tout ce que je crois et ce dont je suis persuadé, que cela m’a rendu fou. J’aurais fait la même chose pour l’avortement, pour le droit de vote des femmes, pour la ségrégation aux États-Unis. Il se trouve que je suis gay et que cela me concerne directement, que cela vient me parler dans ma chair, mais c’est la même chose : cela parle simplement de l’égalité des gens. Les mêmes convictions unissent tous ces combats et bien d’autres encore.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une colère aussi puissante, une tristesse aussi forte. Les jours suivant l’émission je suis passé par un moment d’abattement, un état d’hébétude. J’étais sidéré d’avoir constaté que des gens puissent penser que j’étais un sous-être, un sous-citoyen, que j’étais incapable d’élever un gamin, que je n’avais pas le droit d’épouser l’homme que j’aime.

J’avais en tête mon premier amour qui avait refait sa vie avec un homme qui est mort dans ses bras à 35 ans. Ils étaient pacsés. Un pacs se dissout avec la mort. Au décès, mon ami n’a eu aucun droit sur rien. Son compagnon avait clairement dit qu’il voulait être incinéré ; il a été enterré. Il n’a eu aucun contrôle sur la photo, la musique, sur comment il était habillé lors de la cérémonie. On lui a demandé de quitter l’appartement. Qu’on ne vienne pas me dire que le pacs protège autant que le mariage. Ce n’est pas vrai. En plus du pacs il faut faire un testament. Mais si on n’a pas un bon notaire, on ne le sait pas.

J’ai fait mes études de lettres modernes sur Hervé Guibert. J’ai beaucoup travaillé sur les années SIDA. J’ai connu beaucoup de gens qui avaient perdu un ami ou un compagnon dans les années 1980-1990. Il y a une chanson que chante Dave, dans Les Funambules, qui parle de cela : il m’a raconté avoir perdu tous ses proches, être le seul survivant de son groupe d’amis des années 1970. Bref, les histoires comme celle de mon ex chassé à la mort de son compagnon de l’appartement où ils vivaient ensemble sont nombreuses.

Le pacs et le mariage, ce n’est pas la même chose. La question des droits des homosexuels recouvre une réalité discriminatoire. La loi sur le mariage est passée comme une fleur dans des pays plus conservateurs que le nôtre, en Espagne qui est un pays très catholique, en Grande-Bretagne où elle est passée en une nuit. Et chez nous ont ressurgi des discours vieux comme la nuit des temps : ils vont violer les enfants, dans ce cas pourquoi ne pas les marier avec une vache, avec un chien

Je ne me suis jamais senti totalement à ma place dans le milieu associatif dont le mode de fonctionnement m’a quelquefois paru discutable. En revanche, ce que je sais faire, ce sont des chansons. Gainsbourg disait que la chanson est un art mineur[2], mais c’est un art très populaire qui entre directement dans la vie des gens. N’importe qui peut écouter une chanson, à la radio, à la télévision, sur internet, dans son iPhone, dans son iPod… C’est un art accessible, plus qu’un livre ou qu’un film. L’un des arts les plus directs, et du coup les plus puissants.

Depuis vingt ans je fais des chansons. Je compose, j’ai fait plusieurs albums, des comédies musicales, des spectacles pour enfants, pour adultes… Comme je travaille dans la comédie musicale depuis plusieurs années, je connais beaucoup de chanteurs et d’auteurs. Alors je me suis dit : ma réponse à moi, à la manif pour tous, mini-pierre parmi tant d’autres, c’est de faire ce que je sais faire, plutôt que d’aller militer dans une association où des gens ont une fibre sociale plus développée que la mienne et sont plus doués pour cela que moi. Moi, je reste timide, pudique, autiste quelquefois parce qu’artiste.

Faire des chansons s’est donc imposé. L’idée initiale était de faire une chanson et de réunir un maximum de chanteurs. Mais je me suis aperçu rapidement que cela serait vain, parce que cela ne raconterait rien. Sur une chanson on ne peut raconter que des généralités : qu’on est tous égaux, que les Blancs et les Noirs c’est pareil, que les femmes et les hommes c’est pareil, que les homos et les hétéros c’est pareil… Ce n’était pas du tout mon projet.

Mon projet était d’aborder la question à la manière d’un film, d’un documentaire, et de raconter des vies. Raconter la multiplicité de nos vies avec un maximum de points de vue narratifs et un maximum de gens pour porter ces points de vue narratifs, afin qu’un maximum de gens puissent se reconnaître, mais aussi, que les gens qui ne sont pas convaincus qu’on mérite d’avoir les mêmes droits qu’eux puissent reconnaitre un cousin, un ami, leur fils, leur fille…

Ma volonté était d’autre part qu’il y ait autant de représentations féminines que masculines dans les chansons et leur interprétation. Les gays ont une visibilité plus importante que les lesbiennes. C’était essentiel pour moi qu’il y ait un panorama de destins féminins dans le spectacle.

Il s’agit donc d’une question de tempérament. Je suis un doux, je ne suis pas un violent. Je ne réponds pas à la violence par la violence. Ce ne serait pas audible. Je ne suis pas réceptif au militantisme extrême. Je suis très conscient de ce qu’ont permis des associations comme Act Up, qui ont vraiment fait avancer des choses, mais mon tempérament est de passer par une forme de douceur et de romantisme.

Une des choses qui manquent fondamentalement dans la représentation que les gens se font de l’homosexualité, c’est que cela s’appelle « homosexualité » et non pas « homoamour ». Par conséquent, des images très crues viennent tout de suite à l’esprit des parents, des amis qui découvrent l’homosexualité d’un de leurs proches. Alors qu’avant toute chose, en tout cas pour quelqu’un comme moi, on parle d’amour. J’en ai beaucoup souffert quand j’étais adolescent parce que je ne savais pas qu’on pouvait tomber amoureux quand on était homo.

Ma théorie c’est qu’on n’a pas de référence culturelle, on n’a pas de Roméo et Juliette, on n’a pas de littérature, pas beaucoup de films. La visibilité, elle vient, mais elle est récente. Quand un film comme Brokeback Mountain[3] arrive, film romantique par excellence, cela me fait un choc : enfin, ça existe. Un film comme celui-ci apporte un pilier à ma culture qui me permet de me reconnaître, même si je ne suis pas un cowboy au Texas dans les années 1960.

En chanson, il n’y a rien. Il y a une très belle chanson d’Aznavour qui date des années 1970 et qui s’appelle « Comme ils disent ». Elle est belle mais sur un axe particulier (elle met en scène un travesti) et un peu caricatural, faisant le lien vers La cage aux folles[4]. Il y a une chanson de Mecano dans les années 1980 qui s’appelle « Une femme avec une femme »[5] et qui est plutôt jolie mais plutôt cul-cul et plutôt datée, et qui parle de la honte. Il y a des chansons plus généralistes comme « La différence » de Lara Fabian (1997). Ce sont de belles chansons et elles sont utiles mais dégoulinantes de sentiment. Il n’y a rien qui raconte nos vies : nos vraies vies, nos destins, nos parents, nos enfants, nos désirs d’enfants, nos amours, nos ruptures, nos années lycée, nos vieillesses. Il n’y a rien qui raconte cela dans la chanson. En littérature, de plus en plus. Mais pas beaucoup non plus avec ce désir de « normalité », de banalité que je cherche à affirmer en racontant côte à côte des destins ordinaires et des destins extraordinaires.

C’est dans cette perspective également que je voulais faire se côtoyer dans le projet des gens connus et des amis, les mettre sur le même plan. Je voulais qu’ils soient mélangés, les homos, les hétéros, les jeunes, les vieux, les connus, les moins connus.

Anaïs Frantz : Vous avez parlé au sujet des Funambules de « reportage », de « documentaire » musical, et aussi de « refuge », en faisant référence à l’association du même nom. Pourriez-vous préciser quel est pour vous le genre du projet ?

Stéphane Corbin : Ça reste de la chanson, mais le projet est vaste : l’album compte plus de trente chansons. Il y avait la volonté de couvrir différents destins réels, c’est pourquoi je l’ai abordé à la façon d’un documentaire.

Mon désir initial était de contacter des auteurs d’âges, de sexes, de sexualités différents, pour voir quels seraient leurs points de vue. Je ne leur donnais qu’une consigne : parler d’homosexualité, et si possible d’amour, du point de vue qui les intéressait, qui les touchait. C’est très étonnant car de tous les textes que j’ai reçus, aucun ne recoupait l’autre. J’ai alors voulu, avec ces chansons, créer un panorama de la vie homosexuelle d’aujourd’hui et aussi d’avant.

Ça reste donc de la musique, mais je n’ai pas abordé Les Funambules comme un album traditionnel. Il s’agissait de raconter une pluralité de destins. Évidemment ce n’est pas exhaustif. J’aurais volontiers ajouté encore dix, vingt chansons, mais comme tous les participants ont travaillé sur le projet de façon bénévole, j’ai dû me limiter.

Ça reste donc de la fiction, mais toutes les histoires racontées ont un fond de réalité sociale, sociologique. Elles ont été inventées à partir d’expériences personnelles : un couple de lesbiennes qui attendent un enfant, le rapport d’une fille avec ses parents…

Anaïs Frantz : Les chansons parlent d’homosexualité masculine et féminine, mais avant tout, elles parlent d’amour. Est-ce une nouvelle approche de l’homosexualité que vous souhaitez proposer avec Les Funambules, une approche à la fois plus simple et plus universelle, une manière de sortir de la dichotomie hétérosexualité versus homosexualité ?

Stéphane Corbin : C’est un très bon résumé. La sexualité reste une affaire privée qui, tant qu’elle a lieu entre personnes consentantes et majeures, ne concerne que celles et ceux qui la pratiquent. Qu’il y ait un tel rejet de l’homosexualité alors qu’elle ne concerne que les gens qui la vivent est épouvantable. Je connais des hétéros qui ont des boîtes à partouze, et des homos romantiques qui sont en couple depuis quinze ans, et inversement… Un végétarien ne demande pas aux non-végétariens de le devenir. Je ne demande à personne d’être homo, qu’on ne me demande pas d’être hétéro. Ce qui réunit tous les êtres humains, c’est la capacité à aimer.

Les slogans homos sont passés du « droit à la différence » au « droit à l’indifférence ». Même s’il reste des militants extrêmes qui manifestent pour être différents. J’ai d’ailleurs reçu des lettres d’insulte d’homos me déclarant qu’ils refusaient ma norme et étaient contre le mariage. Mais je ne leur demande pas de se marier ; qu’ils ne m’empêchent pas de me marier.

Je voulais donc aborder le projet sous l’angle des histoires d’amour. Et c’était important d’avoir dans l’album une chanson sur la rupture par exemple : je ne cherchais pas l’angélisme. Je souhaitais simplement que l’album reflète la vie. Les moyens pour avoir des enfants, la sexualité, sont peut-être différents entre homos et hétéros, et encore… Je ne demande à personne quelle est sa sexualité. Cela reste de l’ordre de l’intime, du privé.

Le seul angle sous lequel aborder le projet était donc celui de l’humanité : nous sommes tous des êtres vivants qui allons mourir un jour, qui avons des questionnements sur la vie, sur la mort, sur la maladie, sur le fait de faire des enfants, de gagner sa vie, d’aimer quelqu’un, d’être triste quand on est seul, d’avoir des amis, de partager des choses… Cela nous unit tous. C’est cela qui m’intéresse. Et si on pouvait trouver un autre mot pour « homosexualité », je ne serais pas contre.

Anaïs Frantz : Comme vous le rappeliez, les auteurs, interprètes, arrangeurs, musiciens, photographes, graphistes qui ont travaillé sur le projet l’ont fait bénévolement. Était-ce par engagement ? Ou bien n’avez-vous pas trouvé de financement pour soutenir un tel projet ?

Stéphane Corbin : Tout d’abord, je me suis lancé dans ce projet sur un coup de colère. Il n’était par ailleurs pas question que quiconque gagne de l’argent avec. Les bénéfices iront tous à des associations de lutte contre l’homophobie : SOS homophobie, Le Refuge, AIDES.

Il fallait donc que tous les acteurs – musiciens, photographes, webmasters, etc., ils sont nombreux – soient bénévoles. Même si j’ai trouvé un partenariat avec un studio d’enregistrement extraordinaire, il y a quand même des frais de base, d’électricité, de location de matériel, à payer. J’ai donc chiffré le projet à environ quinze mille euros et j’ai lancé une campagne de crowdfunding sur un site qui nous a rapporté un peu plus, ce qui a permis au projet d’avoir une existence propre et indépendante.

Le projet a pris une telle ampleur, les chansons sont tellement diversifiées, riches, dans l’air du temps, qu’on veut à présent se donner tous les moyens de le faire vivre au mieux. On cherche donc une maison de disque, des partenaires.

Les projets artistiques peuvent être financés par des organismes qui soutiennent les projets lorsque les acteurs sont payés. Ces aides sont donc exclues concernant Les Funambules. Nous comptons surtout sur le mécénat d’entreprise. Nous allons quand même faire des demandes auprès d’organismes publics. Les fondations sont quant à elles compliquées d’accès. Les maisons de disques pourraient être une forme de financement, mais les retours sont négatifs. Le projet leur paraît trop « communautaire ». On arrive pourtant avec des stars, un disque qui ne leur coûterait rien puisqu’il est déjà produit !

Anaïs Frantz : Comment les interprètes ont-ils réagi à votre proposition ? Y avait-il parmi eux, parmi elles, des personnes politiquement engagées dans la lutte contre l’homophobie ?

Stéphane Corbin : La réaction la plus courante a été : « Merci de me donner l’occasion de dire quelque chose sur ce sujet alors que je ne suis pas moi-même créateur ». Beaucoup d’interprètes m’ont dit qu’ils avaient été bouleversés par les événements mais qu’ils ne savaient pas comme moi écrire ni composer ; ils me remerciaient donc de leur permettre de dire des choses qui leur tenaient à cœur sur ce sujet.

La plupart n’ont pas d’engagement politique, mais il faut considérer le temps qu’ils consacrent au projet avec générosité. Sans oublier les travailleurs de l’ombre : l’ingénieur du son qui travaille depuis deux ans, les graphistes, les arrangeurs qui ne toucheront pas un sou. On peut dire que tous les acteurs sont engagés de cette façon-là.

Ce que je remarque aussi, c’est que, de la part des chanteurs qui ne sont pas connus, j’ai reçu cent pour cent de réponses positives à mon appel. De la part des chanteurs connus, j’ai eu environ quatre-vingt-dix pour cent de refus. Les chanteurs connus qui ont accepté ont tous passé la soixantaine : Annie Cordy, Dave… Ils appartiennent à une génération de gens qui n’ont plus peur de leur image et qui n’ont plus peur pour leur carrière. Les personnalités de vingt, trente, quarante ans m’ont toutes dit non ou ne m’ont jamais répondu. J’ai pourtant envoyé des demandes à la terre entière, avec souvent des contacts directs. Certaines m’ont bien sûr répondu très gentiment et joliment comme François Morel. Mais pour la plupart le refus a été net. Jamais officiellement parce que le projet parlait d’homosexualité. Mais ça reste un sujet qui fait peur, un sujet clivant, compliqué. J’ai même l’exemple d’une vedette française qui a dit oui, et dont la maison de disque a dit non.

Anaïs Frantz : Lors du concert du 20 octobre 2014 au Vingtième Théâtre à Paris, avant que le spectacle ne commence, la salle a applaudi pendant dix minutes. Comment avez-vous vécu et interprété cet accueil ?

Stéphane Corbin : Sur scène, on a senti une énorme bienveillance. Le projet remporte une véritable adhésion du public. Cinq dates vont suivre, d’autres peut-être, et je travaille aussi sur une plus petite forme du spectacle avec moins de musiciens.

Anaïs Frantz : Vous avez déjà évoqué ce point, mais pourriez-vous revenir sur les références dans la chanson française sur lesquelles vous vous êtes, ou non, appuyé ? Comment l’homosexualité a-t-elle été et est-elle chantée en France ?

Stéphane Corbin : Hélas, il n’y a pas beaucoup plus à dire que les références que j’ai déjà citées. Parmi les chanteurs gays, peu sont out. Et ce n’est pas parce qu’ils sont gays qu’ils parlent d’homosexualité.

Il y a une chanson que j’interprète seul dans Les Funambules, où je dis : vivement que cela ne soit plus un combat, que l’on puisse passer à autre chose. L’homosexualité n’est pas un sujet, ne devrait pas être un sujet. On est dans une période où il faut en parler, et en parler avec conviction, engagement.

Je suis surpris par le faible outing des gens. Même si je peux le comprendre. Lorsque je travaillais sous contrat dans une maison de disque, mon manager, lui-même homo, un peu vieille école, soixante ans environ, qui contrôlait mon image, m’avait interdit de mentionner mon homosexualité. Je me suis retrouvé à donner une interview pour le magazine Têtu et à devoir dire que je n’étais pas homo. Là on atteint le comble du grotesque. Mon manager m’interdisait toute occurrence d’homosexualité dans mes chansons. Et cela pendant quatre ans.

Qui en parle en chanson ? Heureusement qu’il y a des gens qu’on laisse tranquilles, comme Laurent Ruquier, comme Delanoë. Mais qui en parle en chanson ? Est-ce qu’Elton John, le chanteur le plus gay de la planète, marié avec son compagnon, a des chansons sur l’homosexualité ? Dans les chansons d’Etienne Daho, l’homosexualité apparaît en langage codé, jamais franchement. Je comprends et respecte cette discrétion – et j’adore Etienne Daho. Mais qui en parle tout simplement ?

Ma volonté était d’en parler le plus librement possible. L’homosexualité est un fait. Vivement qu’on n’en parle plus. Mais pour ne plus en parler, il faut d’abord en parler.

Anaïs Frantz : La représentation artistique de l’homosexualité a quand même évolué depuis quelques années, vous l’avez-vous-même souligné. Vous avez évoqué le cinéaste Xavier Dolan pendant le concert du 20 octobre. Représente-t-il pour vous l’espoir d’une nouvelle génération d’artistes ?

Stéphane Corbin : Ce qui me plait chez Dolan, c’est qu’il est talentueux. Qu’il soit hétéro ou homo m’importe peu. Ce qui m’intéresse c’est que ses films ne traitent pas d’homosexualité. C’est un thème parmi d’autres. Il y a une forme de banalisation dans son projet artistique qui est géniale. Dans Mommy, le fils est homo, ou pas. Dolan a parlé du genre dans Lawrence Anyways, des rapports avec la mère dans J’ai tué ma mère. Dans Les Amours imaginaires l’homosexualité est latente, frontale dans Tom à la ferme.

Peut-être est-ce plus facile dans d’autres pays. Quand on voit Ellen DeGeneres aux États Unis qui a le plus gros talk-show regardé, et qui est ouvertement lesbienne… La France est un vieux pays arcbouté sur des convictions républicaines d’un autre temps, qui ne respecte pas ses engagements d’égalité entre les hommes tels qu’ils apparaissent dans la Constitution.

En littérature il y a quand même des choses qui bougent. Je lis beaucoup de littérature et française, et internationale, depuis la littérature américaine contemporaine d’Armistead Maupin et ses Chroniques de San Francisco[6] plutôt légères, plutôt réelles de la vie homosexuelle, à des choses plus profondes, plus graves, comme les livres de l’écrivain français Philippe Besson qui parlent parfois d’homosexualité. En littérature, il y a beaucoup de choses, certaines qui me parlent moins comme les livres de Virginie Despentes, mais qui sont très intéressantes et diversifiées.


Les Funambules, Clip « Rentrer chez moi »


Notes

[1] Url : les-funambules.com

[2] Chez Bernard Pivot en décembre 1986.

[3] Film d’Ang Lee, 2005.

[4] La chanson d’Aznavour date de 1972. La cage aux folles, film d’Edouard Molinaro (1978) est adapté de la pièce de Jean Poiret, représentée pour la première fois au Palais Royal en 1973.

[5] Écrite en espagnol en 1988, la chanson est adaptée en français en 1990.

[6] Parues entre 1978 et 2014.


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