Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 25.01.2016

Française apprenant l’arabe et l’hébreu. Véronique Teyssandier, présidente de l’association « Parler en paix »



Parler en paix : c’est le principe de l’association présidée par Véronique Teyssandier, dont les objectifs sont de créer des ponts entre les langues et cultures arabes et hébraïques et d’affirmer la volonté de « jouer autrement les rapports culturels autour de l’arabe et de l’hébreu »[1]. Parfaite incarnation de la diversité, l’association « Parler en paix » est autant fréquentée par des femmes que par des hommes, rassemble « chrétiens, juifs, musulmans, athées, agnostiques, croyants, non-croyants »[2] à l’occasion de cours linguistiques ou d’échanges culturels hospitaliers, et compte parmi ses professeurs des personnes issues de tous les horizons, d’origine israélienne, marocaine, syrienne, libanaise, algérienne et française.

Telles les Marginales de la société utopique imaginée par Virginia Woolf, femmes cultivées ayant pour rôle de relire et déconstruire les textes et discours produits par les représentants du pouvoir patriarcal afin de combattre les extrémismes et les obscurantismes, Véronique Teyssandier invite à une approche linguistique et culturelle de l’arabe et de l’hébreu qui, en marge des problématiques politiques et religieuses, en révèle la sororité. A la suite de l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf et de la femme rabbin Delphine Horvilleur, elle revendique son identité « pas que », relançant la réflexion concernant les diversités culturelles.

Véronique Teyssandier

Véronique Teyssandier à Tétouan au Maroc, 2015

Anaïs Frantz : Se sent-on marginale en tant que Française présidant une association où l’on apprend l’arabe et l’hébreu ?

Véronique Teyssandier : Les gens sont toujours étonnés de mon engagement dans l’association alors que je ne suis ni juive ni musulmane – et qu’en plus je suis athée. Or pour moi, pour lutter contre les tensions qui divisent notre société ou lorsqu’arrivent des événements tragiques tels que les attentats de janvier 2015, il faut justement que tout le monde s’engage. Cela ne concerne pas que certaines communautés comme on voudrait nous le faire croire. Ces événements ne concernent pas qu’« eux », ils nous concernent tous. C’est la condition du « vivre ensemble ».

Lors de la rencontre organisée par Esther Benbassa au Sénat, « Juifs et musulmans : retissons les liens ! », un monsieur, à côté duquel je m’étais assise, me dit : « Bonjour, je suis juif. Vous aussi ? ». Ce genre de remarque ne cesse de m’étonner. Certaines personnes ne conçoivent pas qu’on puisse se sentir concerné par les liens entre deux communautés si on n’appartient pas à l’une d’entre elles. Je me sens concernée par tous les liens à partir du moment où cela affecte les conditions de vie dans le pays où je vis.

Je suis arrivée dans l’association il y a cinq ans. D’abord simple élève, je suis ensuite rentrée au bureau et ai été chargée de coordonner les enseignements, puis très vite les activités culturelles. Je suis devenue présidente sans avoir fait campagne pour. Quand on me l’a proposé, j’ai tout d’abord refusé, me disant que comme je n’appartenais à aucune des deux communautés, je n’avais pas de légitimité à présider cette association. On m’a dit que c’était en partie pour cela que ma candidature était justifiée. Après avoir réfléchi, j’ai compris que c’était justement ce que je dis un peu plus haut : nous sommes tous concernés.

Au départ c’était l’arabe qui m’intéressait. Quand je suis tombée sur un article du Monde sur « Parler en paix », cette idée de faire passer par les langues le « vivre ensemble » et le « goût de l’autre », pour reprendre des expressions qu’on utilise beaucoup dans l’association, m’a paru géniale. Personnellement, j’enseigne le français aux étrangers et j’ai vu des rapprochements entre des personnes venant de pays considérés comme « ennemis » par leur histoire. Je crois vraiment à la langue et à la culture comme outils pour faire tomber les barrières.

Anaïs Frantz : L’association est implantée à Paris. Est-ce une manière de faire de Paris une Jérusalem neutre, où toutes les cultures monothéistes pourraient non seulement coexister mais aussi échanger en paix ?

Véronique Teyssandier : Cela me fait penser à un livre d’Amin Maalouf où il dit en effet qu’alors que là-bas, les lieux sont trop chargés par leur histoire, ici peut être un lieu où il y a des possibilités de s’assoir ensemble et discuter :

N’est-il pas bien plus facile aujourd’hui pour un Arabe et un Juif de se rencontrer, de deviser sereinement, de partager un repas, de fraterniser, s’ils vivent à Paris, à Rome, à Glasgow… ? N’est-ce pas là, dans le vaste monde où coexistent leurs diasporas, qu’ils pourraient s’asseoir côte à côte, recommencer à tisser des liens, et réfléchir ensemble à un autre avenir pour les peuples qui leur sont chers au Proche-Orient ?[3]

D’où le nom de l’association, « Parler en paix ».

L’association est née en 2004. A la Villette, dans le cadre du Salon des initiatives de paix, un professeur d’hébreu et un professeur d’arabe se sont rencontrés. C’était l’époque de l’Intifada. Les tensions faisaient qu’il était très difficile d’aborder ces sujets. Le projet était de permettre les échanges autour de la langue et de la culture, en marge de la politique et de la religion.

L’association veut être un lieu d’échange non communautaire où des gens qui ne se seraient jamais rencontrés sinon ont la possibilité de se connaître. Ils se rencontrent par les biais des langues et des cultures. Je pense encore à Maalouf : « pour moi, respecter une culture, c’est encourager l’enseignement de la langue qui la porte, c’est favoriser la connaissance de sa littérature, de ses expressions théâtrales, cinématographiques, musicales, picturales, architecturales, artisanales, culinaires etc. »[4]. On ne parle pas de politique, on ne parle pas de religion – on peut en parler, mais de façon culturelle, pas cultuelle. Evidemment ce n’est pas toujours facile. On ne peut pas suivre des cours d’arabe et d’hébreu sans jamais penser Israël/Palestine. Bien sûr on ne prétend pas résoudre le conflit. Le but est de vivre ensemble ici en France.

Anaïs Frantz : Vous mettez en évidence qu’il existe de nombreux croisements et résonnances entre les langues et cultures arabes et juives.

Véronique Teyssandier : Il y a énormément de choses. Je le vois puisque j’assure pour l’association une veille culturelle sur les événements culturels concernant les cultures arabes et juives qui se passent à Paris et en banlieue parisienne. Il peut arriver qu’on choisisse d’écarter certains événements qui sont très délicats politiquement. Il ne s’agit pas alors pour moi de censure car notre démarche concerne précisément la culture et non la politique.

J’encourage les adhérents à nous proposer des activités. L’un d’eux nous a ainsi invités à aller voir le dernier film d’Amos Gitaï sur l’assassinat d’Yitzhak Rabin. Samedi nous sommes allés au théâtre des Métallos voir Médina Mérika, vingt-sept personnes m’ont écrit pour réserver des places ! Vendredi il y avait une soirée Cinéma égyptien au Louxor organisée en partenariat avec l’Institut des Cultures d’Islam. Une sortie vient d’être organisée autour de l’exposition Chagall à la Philharmonie. Un des membres de notre bureau, Christine, y a participé avec sa petite fille, on ne commence jamais trop tôt le travail sur la déconstruction des clichés !

Je déplore que l’on réduise l’arabe et l’hébreu à la religion. Il me semble très important, surtout en ce moment, de montrer la diversité des cultures arabes que les gens ne soupçonnent pas. Le film égyptien que nous avons vu avec les adhérents de l’association et qui date de 1950 raconte l’histoire d’un jeune marié qui se retrouve à l’hôpital et qui constate qu’il a changé de sexe[5] ! Je viens de voir le film tunisien A peine j’ouvre les yeux sur la jeunesse tunisienne actuelle[6]. Le biais de la culture permet de casser les clichés et de mettre au jour une diversité incroyable.

Il y a quelques années l’association avait monté une exposition « Hébreu et arabe : deux langues sœurs » à la mairie du 3e arrondissement pour montrer les ponts entre les deux langues. Tout le monde connaît « shalom » et « salaam », mais j’ai découvert par exemple récemment que le mot « rêve » a la même racine dans les deux langues !

Nous organisons régulièrement des soirées où sont présentés l’histoire des langues sémitiques, les mots communs, les lettres communes, cela entrecoupé de lectures poétiques, avec l’incontournable Mahmoud Darwich. Arabe/hébreu deux langues sœurs : c’est la base de notre projet. La prochaine soirée aura lieu le jeudi 18 février au Musée des Langues du Monde à côté de Saint Sulpice[7].

Sororité de l’arabe et de l’hébreu

Anaïs Frantz : Votre travail fait écho aux préoccupations de personnalités qui comme Delphine Horvilleur sont intéressées par votre démarche.

Véronique Teyssandier : En effet. Je me suis rendue en octobre dernier à la rencontre organisée par le Collège des Bernardins autour de « Penser l’après Charlie. Dialogue interreligieux pour une nouvelle fraternité ». Il y avait Abdennour Bidar qui est l’un des rédacteurs de la Charte de la laïcité à l’école en France et qui a repris l’émission « Cultures d’Islam » sur France Culture après la disparition d’Abdelwahab Meddeb. Delphine Horvilleur, également présente, a dit une chose qui m’a beaucoup marquée : très sollicitée après l’attentat contre Charlie Hebdo, on lui demandait de se positionner en tant que juive. Mais si elle est bien juive, elle est aussi, comme elle le revendique, mère, femme, parisienne, elle n’est « pas que ». Nous sommes « pas que ». Il faut arrêter d’avoir une vision réductrice de l’identité. Cela me rappelle un autre texte d’Amin Maalouf[8]. Cela me fait penser aussi au travail de l’écrivain haïtien Danny Laferrière, très intéressé par ces questions, auteur notamment de Je suis un écrivain japonais[9] passionnante et amusante réflexion sur l’identité.

Cela rejoint la question de mon engagement au sein de l’association : pourquoi une Française, « de souche » comme on dit bien que je n’aime pas cette expression, béarnaise, athée, ne pourrait-elle pas s’intéresser aux liens entre les juifs et les musulmans et présider une association où l’on enseigne l’arabe et l’hébreu ? Il faut arrêter de cantonner les luttes.

Anaïs Frantz : Cette réflexion fondamentale sur l’identité à laquelle vous conduit votre travail au sein de l’association touche nécessairement à la question du genre.

Véronique Teyssandier : Toute volonté de mieux faire connaître une culture au-delà des clichés passe nécessairement par l’interrogation sur les rapports hommes-femmes. Une des questions extrêmement médiatisée par rapport à la culture musulmane est bien sûr celle du voile. Je voudrais m’y arrêter un instant parce que je trouve que cette question au sein de l’association n’en est pas une en fait. Je m’explique : chacun de nous peut avoir une position personnelle sur ce sujet mais sur le terrain nous sommes face à des personnes. Deux de nos professeurs sont voilées. Ce sont des personnes que j’estime beaucoup. « Parler en Paix » est justement un lieu qui accueille tout le monde, où chacun peut venir sans avoir peur d’être stigmatisé. En étant face à des personnes, on apprend que les choses ne sont pas aussi schématiques que certains raccourcis réducteurs voudraient nous le faire croire.

Laissez-moi vous donner un autre exemple : samedi dernier j’ai suivi une formation organisée par SOS racisme sur les interventions en milieu scolaire, sur la liberté d’expression. J’y suis allée avec Gérard Calliet, l’ancien président de « Parler en paix », qui est juif pratiquant. A midi, j’ai dû lui payer son repas parce qu’il ne peut pas porter d’argent le jour de Shabbat. Puis je lui ai donné 2 € pour qu’il puisse acheter un ticket de métro. Il y a quelques années, j’aurais trouvé ces rites et traditions exagérés. Mais aujourd’hui, je suis face à des personnes avec lesquelles je travaille et que je trouve extraordinaires. Derrière les pratiques culturelles et cultuelles, il y a des êtres humains. Je continue à être athée, mais je me trouve face à des êtres humains qui ont leur rapport personnel à la religion et qui en retour acceptent mon athéisme.

Cette année Mawlid et Noël tombaient au même moment. A l’église Saint-Merry il y avait une célébration commune. J’en ai discuté avec une amie catholique et je lui ai dit que si je m’étais trouvée à Paris ce jour-là, j’y serais allée. En la côtoyant, j’ai découvert que nous avions souvent les mêmes positions mais qu’on y arrivait par des chemins différents.

Pour moi ces expériences font le vivre ensemble.

Anaïs Frantz : Quelles ont été les répercussions des attentats de janvier 2015 sur l’association ?

Véronique Teyssandier : Après les attentats, toutes les associations, tous les engagements citoyens, ont noté une forte augmentation de fréquentation. On a dédoublé trois cours, notamment du fait d’inscriptions de grands débutants en arabe et en hébreu. Ceci dit, lorsque dans un forum je me retrouve à représenter l’association près d’un stand de yoga, le yoga rencontre toujours plus de succès que l’apprentissage de l’arabe et de l’hébreu ! Néanmoins il y a un mûrissement, des personnes à la retraite ont soudain plus de temps et adhèrent, etc.

Pour 30 euros par an, les adhérents reçoivent le bulletin culturel, ils peuvent participer à toutes les sorties, aller au cinéma avec d’autres personnes et ensuite aller dîner ensemble et parler du film. Chaque année on organise un voyage en avril. L’année dernière c’était l’Andalousie, l’année précédente Israël. Cette année ce sera Tétouan dans le Nord du Maroc, ville où j’ai passé quatre semaines l’été dernier et où j’ai pu vivre aussi une magnifique expérience d’ouverture à l’autre et à la différence.

Véronique Teyssandier, Maroc, 2015

Véronique Teyssandier à Tétouan au Maroc, 2015

Examen d’identité

par Amin Maalouf, écrivain, prix Goncourt 1993

                Cet article a été publié en 2001 dans Le Liban à la croisée des chemins, sous la direction de Karim Emile Bitar, numéro hors série de le revue ENA Mensuel, revue des anciens élèves de l’ENA

Depuis que j’ai quitté le Liban en 1976, pour m’installer en France, que de fois m’a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais « plutôt français » ou « plutôt libanais ». Je réponds invariablement : « L’un et l’autre ! » Non par quelque souci d’équilibre ou d’équité, mais parce qu’en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis  ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est précisément cela qui définit mon identité. Serais-je plus authentique si je m’amputais d’une partie de moi-même ?

A ceux qui me posent la question, j’explique donc, patiemment, que je suis né au Liban, que j’y ai vécu jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, que l’arabe est ma langue maternelle et que c’est d’abord en traduction arabe que j’ai découvert Dumas et Dickens et Les Voyages de Gulliver, et que c’est dans mon village de la montagne, le village de mes ancêtres, que j’ai connu mes premières joies d’enfant et entendu certaines histoires dont j’allais m’inspirer plus tard dans mes romans. Comment pourrais-je l’oublier ? Comment pourrais-je m’en détacher ? Mais, d’un autre côté, je vis depuis vingt-deux ans sur la terre de France, je bois son eau et son vin, mes mains caressent chaque jour ses vieilles pierres, j’écris mes livres dans sa langue, jamais plus elle ne sera pour moi une terre étrangère.

Moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par pages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un « dosage » particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre.

Parfois, lorsque j’ai fini d’expliquer, avec mille détails, pour quelles raisons précises je revendique pleinement l’ensemble de mes appartenances, quelqu’un s’approche de moi pour murmurer, la main sur mon épaule : « Vous avez eu raison de parler ainsi, mais au fin fond de vous-même, qu’est-ce que vous vous sentez ? »

Cette interrogation insistante m’a longtemps fait sourire. Aujourd’hui, je n’en souris plus. C’est qu’elle est révélatrice d’une vision des hommes fort répandue et, à mes yeux, dangereuse. Lorsqu’on me demande ce que je suis « au fin fond de moi-même », cela suppose qu’il y a « au fin fond » de chacun, une seule appartenance qui compte, sa « vérité profonde » en quelque sorte, son « essence », déterminée une fois pour toutes à la naissance et qui ne changera plus ; comme si le reste, tout le reste – sa trajectoire d’homme libre, ses convictions acquises, ses préférences, sa sensibilité propre, ses affinités, sa vie, en somme –, ne comptait pour rien. Et lorsqu’on incite nos contemporains à « affirmer leur identité » comme on le fait si souvent aujourd’hui, ce qu’on leur dit par-là, c’est qu’ils doivent retrouver au fond d’eux-mêmes cette prétendue appartenance fondamentale, qui est souvent religieuse ou nationale ou raciale ou ethnique, et la brandir fièrement à la face des autres. Quiconque revendique une identité plus complexe se retrouve marginalisé. […]

Il m’arrive de faire quelque fois ce que j’appellerais « mon examen d’identité », comme d’autres font leur examen de conscience. Mon but n’étant pas – on l’aura compris –, de retrouver en moi-même une quelconque appartenance « essentielle » dans laquelle je puisse me reconnaître, c’est l’attitude inverse que j’adopte : je fouille ma mémoire pour débusquer le plus grand nombre d’éléments de mon identité, je les assemble, je les aligne, je n’en renie aucun.

Je viens d’une famille originaire du sud arabique, implantée dans la montagne libanaise depuis des siècles, et qui s’est répandue depuis, par migrations successives, dans divers coins du globe, de l’Egypte au Brésil et de Cuba à l’Australie. Elle s’enorgueillit d’avoir toujours été à la fois arabe et chrétienne, probablement depuis le IIe ou IIIe siècle, c’est-à-dire bien avant l’émergence de l’islam et avant même que l’Occident ne se soit converti au christianisme.

Le fait d’être chrétien et d’avoir pour langue maternelle l’arabe, qui est la langue sacrée de l’islam, est un des paradoxes fondamentaux qui ont forgé mon identité. Parler cette langue tisse pour moi des liens avec tous ceux qui l’utilisent chaque jour dans leurs prières et qui, dans leur très grande majorité, la connaissent moins bien que moi ; lorsqu’on se retrouve en Asie centrale, et qu’on rencontre un vieillard érudit au seuil d’une medersa Timuride, il suffit de s’adresser à lui en arabe pour qu’il se sente en terre amie, et pour qu’il parle avec le cœur comme il ne hasarderait jamais à le faire en russe ou en anglais.

Cette langue, elle nous est commune, à lui, à moi, et à plus d’un milliard d’autres personnes. Par ailleurs, mon appartenance au christianisme – qu’elle soit profondément religieuse ou seulement sociologique, là n’est pas la question – crée elle aussi un lien significatif entre moi et les quelque deux milliards de chrétiens dans le monde. Bien des choses me séparent de chaque chrétien, comme de chaque Arabe et de chaque musulman, mais il y a aussi avec chacun d’eux une parenté indéniable, dans un cas religieuse et intellectuelle, dans l’autre linguistique et culturelle.

Cela dit, le fait d’être à la fois arabe et chrétien est une situation fort spécifique, très minoritaire, et pas toujours facile à assumer ; elle marque profondément et durablement la personne ; s’agissant de moi, je ne nierai pas qu’elle a été déterminante dans la plupart des décisions que j’ai dû prendre au cours de ma vie, y compris celle d’écrire ce livre.

Ainsi, en considérant séparément ces deux éléments de mon identité, je me sens proche, soit par la langue soit par la religion, d’une bonne moitié de l’humanité ; en prenant ces deux mêmes critères simultanément, je me retrouve confronté à ma spécificité. 

Je pourrais reprendre la même observation avec d’autres appartenances : le fait d’être français, je le partage avec une soixantaine de millions de personnes ; le fait d’être libanais, je le partage avec huit à dix millions de personnes, en comptant la diaspora ; mais le fait d’être à la fois français et libanais, avec combien de personnes est-ce que je le partage ? Quelques milliers, tout au plus.

Chacune de mes appartenances me relie à un grand nombre de personnes ; cependant, plus les appartenances que je prends en compte sont nombreuses, plus mon identité s’avère spécifique.

Avec l’autorisation d’Amin Maalouf, qui a participé à leur choix, les extraits ci-dessus sont tirés de son essai Les Identités meurtrières, publié aux Editions Grasset en 1998.


Notes

[1] Voir le site de l’association. (en restauration)

[2] Gérard Calliet, précédent président de l’association, dans Alexandra Schwartzbrod, « Prendre langues avec l’autre », Libération, 26/05/15.

[3] Amin Maalouf, Le Dérèglement du monde, Paris, Livre de poche, [2009] 2010, p. 256.

[4] Ibid., p. 274.

[5] Il s’agit de Mademoiselle Hanafi, film égyptien de Fatin Abdel Wahab, 1954.

[6] Film franco-tunisien de Leyla Bouzid, 2015.

[7] Mundolingua, 10, rue Servandoni à Paris.

[8] Voir ci-dessous.

[9] Grasset, 2008.



Voir aussi :

Entretien avec Véronique Teyssandier sur France Culture du 27 octobre 2013.

Reportage sur l’association dans Libération du 26 mai 2015.

 

Et pour aller plus loin :

Delphine Horvilleur, « Les religions ont toutes un problème avec les femmes« , BFMTV, 26/1/16

Tareq Oubrou, Ce que vous ne savez pas sur l’Islam, Fayard, 2016

Saba Mahmood, Politique de la piété. Le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, La Découverte, 2009


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