Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 31.01.2016

Sauvage

Astrid Thibert

Sort sa voix et sur ses traces, toutes mes vies déchaînées ; sans frein mes tribus et pas de fin en vue, les bornes on les a balancées, je cascade dégainée, mon corps ne m’enferme pas, j’ai la taille des mondes que nous sommes.[1]

J’ai accroché au mur de la salle de bains la reproduction d’un tableau de Georgia O’Keeffe, Calla Lily for Alfred[2]. Un arum tout en arrondi autour d’un petit pistil dressé : un manifeste. Fleur hybride d’une peintre qui refuse le cloisonnement. J’ai décidé d’en ramener d’autres, des fleurs et des manifestes. Des strelitzias ébouriffés et tendus, des fleurs de bananiers qui s’ouvrent, des iris, des tiges, des dentelles, il en pousse dans la baignoire et dans le lavabo, sur les étagères et au dessus du miroir. La salle de bains est envahie de troubles. Sur l’émail de la baignoire se projettent des variations possibles de nous. Identités qui serrent les genoux sur leurs sexes et pincent les lèvres. Entrent difficilement dans des peaux mal taillées. Ont les dents qui grincent. Privées de matière, percées d’interstices, en proie aux doutes. Elles sont féminines ou viriles comme des ballons de baudruche dégonflés. Maintenues par une grille aux barreaux à moitié sciés, elles contemplent avec envie mes belles fleurs androgynes. Dans le miroir, entre les pétales et les doctrines, entre le mythe et le social, je nous vois. Nets. Nus. En contrapposto. De la chair et du sang. Des angles et des courbes. Deux brèches dans les assignations. L’envie me vient de cracher une petite boule d’encre blanche. Une encre de femme. Une encre qui ne se refuse rien. Une encre qui rature, qui raconte, qui essaie. Une encre qui se pose comme un acte. Dans ce miroir, nos corps en disent déjà long sur la lente dégradation des attributions. Mais qu’on les fasse peler encore les peaux flétries du féminin et du masculin! Avant de cracher il faut remâcher l’encre, la faire tourner sous la langue. Car les mots ont des couteaux dans le dos. Regarde et rumine.

Ecoute ! Des langues déliées montrent la voie. Des langues qui ont déjà déconstruit. Des souffles. Des bouches restées ouvertes au vent, pour qui veut bien entendre. La déconstruction semble ne jamais finir. Je m’assieds sur le rebord de la baignoire, les fesses sur une branche de peuplier. Jambes écartées – c’est déjà un défi. Un mouvement qui me propulse vers le masculin. Le mot « viril » monte dans ma bouche. Son goût est grisant et même si j’ai du mal à refermer la mâchoire sur lui, je le suce comme un bonbon. Mais à m’emparer des sceptres, j’ai beau claquer la langue contre mon palais, je me sens déraper et glisser. Je salive trop, ça coule jusque sous mes pieds et les mots qui remontent dans ma bouche ne sont pas les miens. Je ne veux pas emprunter au vestiaire du masculin juste pour en être. Je ne veux puiser dans le masculin que ce qui déjà parle de moi. Je voudrais me dire sans avoir à me comparer. Je mastique avec difficulté des discours contraires. Des récits se superposent. Des injonctions se percutent entre elles. Mais, depuis mon corps immobile, des idées comme des fulgurances, des saillies, éteignent le ronflement. Tressautement des muscles qui s’affolent. La bouche de nouveau pleine d’encre laiteuse, me reprend l’envie de me dire. De me positionner. De sortir des polarités et des prises de pouvoir. Ne puis-je me tenir droite sans piétiner ?

Je ferme les yeux. Je crache. Un mot roule sur le sol. DESIR. Une piste. Me dire désirante d’abord. Poser l’acte. Parlez, langues nourricières et assassines ! Devant moi le profil photographié de Claude Cahun est une trouée : inventer le neutre, occuper l’entre-deux, passer sous le trait[3]. Tandis que sous mes pieds une ligne dessine courbes noires et flèches rouges. Voilà Cutie[4] qui se raconte, nue, troquant couteau et marteau contre menottes et godemiché. Des couleurs viennent manger le carrelage, forment des Nanas jouisseuses[5], se replient en pois qui recouvrent mon corps. Invitation à la dissolution des différences, des identités profondément intégrées[6]. Enfin elle recouvre toutes les autres, une toile de Joan Semmel[7]. Celle-là je te la montre, parce que mon désir s’y reconnait. Regarde : un homme et une femme coupés aux épaules sont allongés côte à côte, au repos, légèrement tournés l’un vers l’autre. Abandonnés. Ouverts l’un à l’autre. Ils n’ont pas d’autre visage que le nôtre placé là, au milieu d’eux. Regarde : c’est la promesse d’un autre discours. Je veux les suivre ces langues libres, m’engouffrer dans les brèches ouvertes par nos corps. Me dire. A ce stade j’ai des rictus et des faiblesses. J’ai craché, il faut maintenant déployer l’encre. L’écriture se brise en questions. Mes lèvres restent soudées. Je peux retenir le crayon jusqu’à en casser la mine. Je peux écrire des mots et leurs contraires et les rayer jusqu’à percer la feuille. Ou je peux suivre le désir, lâcher prise, « écrire au courir de la main »[8], nager. J’entends mes langues aimantes. Elles cognent. Et avec quelle force ! Elles hurlent de joie mes mères louves ! Dézinguer la compression. En finir avec les enfermements. En finir avec les rapports de pouvoir. Avec les dichotomies. Soulever le couvercle et racler la marmite. Quand tout est lapé et recraché, que les mots sont mis en miette, il n’y a plus qu’une langue. C’est elle qui parle. La femme sauvage. Elle parle d’une langue fluide, évidente, une langue de l’entre-deux, de la fusion, une langue bisexuelle. Elle est celle qui sait nommer. La femme sauvage a une longueur d’avance. Souvent je nage après elle. Elle a l’odeur de l’eau saline, passe sur les limites et les normes sans les voir. Je me contorsionne. Elle, se marre. A déjà sauté par dessus. Me hèle. La femme sauvage est celle qui refuse de se plier à la règle. Une fulgurance qui vient des fêlures de l’ordre. Je me reconnais comme une femme sauvage. Voilà, je me place. « Je » est deux femmes dont l’une essaie de rattraper l’autre, de l’enlacer, de devenir un « Je » qui serait « Une ». Une femme avec une peau de phoque enfilée sur la moitié du corps. Une sirène aux mille mamelles, la queue caressant le limon. Une femme du corps, celle qui se cache dans le texte. La sauvage. J’écris de sa bouche. C’est ma langue qui parle. J’écris femme et ce n’est pas limitatif. Comment le dire ? Ça déborde. Ça jaillit, ça coule. Parler enfin depuis cette bouche, avec cette langue indomptée, c’est avancer sous cape rouge. Faire une promenade qui a des allures de plongée. Enjamber la barque de l’écriture. Et filer. Ecrire le tressaillement de la peau. Jusque dans les os. Les pieds nus, relever le pantalon. Glisser sur des algues. Et à sentir des orties ne pas s’affoler. Celle qui en moi écrit est affamée. Je mange des nourritures crues, des nourritures de fonds marins, de brousses et de forêts. Allongée, je mets dans ma bouche un livre à la couverture noire sur laquelle l’image inversée d’une femme lascive de Füssli en proie à quelque créature cauchemardesque – en quelque extase – annonce déjà les rotations de la pensée[9]. Goûter. Avaler. Savourer – de l’horizontalité du peintre à la verticalité de l’écrivaine – les muscles bandés en échappade de toute prise de pouvoir. A descendre cette pente des corps, le sexuel n’est pas loin, lieu possible de tissage d’un autre récit de soi.

Je passe dans la chambre. Nos fleurs nous y attendent déjà. Je verse de l’encre plein le lit pour que nous nous y roulions. Il y a là de l’espace pour affirmer ce que je suis et ce que je fais. Nous sommes côte à côte, nous échangerons non pas des rôles, non pas des subordinations mais des plaisirs. Peau contre peau, mon corps emprunte au tien et le tien au mien et nous restons entiers ! A ce qui tenterait de nous saisir je tends ma peau de phoque. Je ne sais plus comment le dire tout ce possible et, sentant la puissance des corps désirants, je crie « sorcière !» pour dire « femme !», comme je crierais « corps ! mon ! ». J’écris sang et cru, et tabou. Entrons dans les zones floues du sexuel, où tout peut se déjouer. Passons sous les jupes des grands maîtres du désordre. Faisons sauter les lignes de partage à grands coups de reins. Dansons avec une vulve peinte sur le dos[10]. Fais-toi Aphrodite barbue et, avec moi, dis ! Ecris et fais acte ! Si je ne peux faire abstraction des dualités alors je vais en faire des objets de jouissance. Je vais croquer dedans comme dans une galette de beurre. Regarde mes crocs et ma langue gourmande prêts à tout renverser. Je vais commencer par me redresser. Et t’allonger. T’entraver. M’ériger. Pénétrante et pénétrée. Redresse-toi et allonge-moi. L’encre envahit ma bouche, les idées tournent et les mots collent. Quelle frustration ! Tout cela n’épuise rien. Attends. Je reprends mon souffle. Recommençons. Écarte les jambes avec moi. Allongeons-nous ensemble, érigeons-nous ensemble. Tâchons d’oublier ce qui a été appris. La brèche est là, dans le désir. C’est une plongée en vrille sous les normes. Ma barque descend les courants. L’écriture est lâchée. Ecoute le rythme scandé, les chuchotements qui viennent des interstices des mythes. Les territoires du sacré. Voilà un espace de liberté ! Les rites réclament le sang cru – celui de mon sexe – et le lait. Nous sommes là dans les béances du sacré. En communion. Les sexes tournoient, perdent leurs contours. Vulve et pénis à même le corps du danseur de Butô. Le genre, lui, éclate. Le lâcher prise du sexe comme un détonateur dans la norme. Les postures, les gestes et les mots, sont de multiples visages du plaisir. Tous différents mais tous sincères. Tous en action et en recevoir. Nous sommes des têtes de loups jaillissant à même le corps de la femme sauvage, la femme phoque. Toi et moi tissons un autre récit. Un conte du dedans, du moi, qui, repoussé au tréfonds du corps, se découvre debout. Voilà depuis le lit la vision que j’ai de nous. Profils de Chaperon rouge changé en loup, visages du plaisir de la femme sauvage, exaltés, gueules ouvertes à la jouissance, transportés vers le limon. Vers les corps, les orifices et les turgescences. Deux têtes semblables. Flancs contre flancs à s’humer. Peaux confondues. Mouillants. Qui de toi ou de moi entre en l’autre ? Est-ce toi qui me pénètres ou moi qui te prends avec mon vagin ? Toi qui te plonges en moi, moi qui me glisse sur toi ? Ensemble nous nous érigeons. Érection sans conquête. Le plaisir me dresse. Et puis ? Il me couche aussi. Il fait de moi une amazone lascive. Grattons au peu le sol des mythes ! Éraflons les contradictions. Dressée ou allongée, ce n’est pas seulement mon clitoris qui se bande mais tout mon corps qui s’arque. Un corps d’atteinte. En extension, en expansion. Matière en mouvement. Fabriquant d’électricité. Et dissolu. Comme enfoui sous le motif. Un corps monde. Un corps qui se fond. Est autant le tien que le mien. Est le nôtre. En érection et pénétré. Elle exulte l’Aphrodite barbue ! Elle tient la main du chamane en jupon. Ils dansent la ronde ! Les souffles de Cixous ! Liberté ! Lignes courbes et droites forment le motif du tissage. Là où il y a confusion la symxétrie n’a plus cours. Les limites perdues de nos corps se redessinent et se déplacent. Ainsi le plaisir. Ainsi nos identités. A travers toi je m’atteins. Je m’explore. Nous coulons. La jouissance est une parole indépendante. Le « Oui ! » du corps. Le « Moi ! ». Jouir c’est clamer « je suis » en perdant le contrôle. J’ai plusieurs peaux mais dans l’orgasme je n’en ai qu’une. Ma peau de phoque. Celle qui sait, celle qui voit, celle qui peut. Grande maîtresse du désordre. Je la rattrape, je me glisse dedans. Une ! Je !

Dans le miroir de la salle de bains je regarde nos corps, nus, en contrapposto, offerts à nos yeux, debout. Sous les pétales soyeux, chatouillés par les pistils, je retrouve mon visage et mes mots. Alors je peux m’allonger sur le sol au milieu des images et des traces de crayon, ouvrir la bouche et dire « je suis » avant de recommencer à mastiquer des boules d’encre laiteuses mêlées de salive.


Notes

[1] Hélène Cixous, Souffles, Paris, Editions des femmes, 1975, p. 14.

[2] Georgia O’Keeffe, Calla Lily for Alfred, 1927, huile sur toile, 30 x 15 cm, Georgia O’Keeffe Museum.

[3] Claude Cahun, Autoportrait, 1919, épreuve gélatino-argentique, 23,7 x 17,9 cm, Centre George Pompidou.

[4] Noriko Shinohara, Cutie’s 3 wine-Bottle Box No.2 Sweet and Tender Love, 2006, huile sur carton, 10,2 x 26,7 x 34,3 cm, collection de l’artiste.

[5] Les Nanas de Niki de Saint Phalle réalisées à partir de 1965.

[6] Yayoi Kusama réalise une série de happenings entre 1966 et 1969 au cours desquels elle recouvre les participants nus ainsi qu’elle-même de pois colorés.

[7] Joan Semmel, Intimacy-autonomy (Intimité-autonomie), 1974, huile sur toile, 127 x 249 cm, Brooklyn Museum.

[8] Clarisse Lispector, Agua Viva, Paris, Editions des femmes, 1981, p. 137.

[9] Sur la couverture de Hélène Cixous, Souffles, op.citLe Cauchemar de Füssli est présenté dans une rotation de 180 degrés.

[10] En 1965, à Tokyo, Tamano Koïchi, danseur de Butô, exécute Barairo Dansu (Danse couleur rose) avec une vulve peinte sur le dos et le crâne rasé évoquant un phallus.


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