Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 30.01.2016

Peut-on devenir et s’affirmer sujet par-delà le pénis puissant et le clitoris érectile ?



Couverture du dossier 1 par Elisa Frantz

Les études féminines, féministes et de genre ont depuis bien longtemps déconstruit les notions d’homme/femme, féminin/masculin, féminité/masculinité. Et pourtant les termes « homme », « femme », « féminin », « masculin », « féminité », « masculinité » continuent de circuler. Par ailleurs, la réalité sociale continue d’assigner aux individus le genre censé être en continuité avec leur sexe, et faire perdurer l’idée d’une puissance masculine versus une passivité féminine.

Dans Baise-moi (1994 et 2000) de Virginie Despentes, les deux protagonistes, Nadine et Manu, afin de retrouver un statut de sujet dans leur existence fortement marquée par la domination et la violence masculines, s’approprient les codes de cette virilité menaçante et la retournent contre la société qui les a détruites. Ni dans le livre, ni dans le film, ce geste pour tenter de vivre n’aboutit.

Dans Bande de filles (2014) de Céline Sciamma, l’héroïne, pour échapper à son destin de fille dans une cité de banlieue parisienne, cherche la liberté qui est le privilège des garçons, en adoptant leurs vêtements, leur langage, leurs trafics. La loi patriarcale va toutefois se rappeler violemment à elle.

Dans ces deux exemples récents, emprunter le modèle culturel de la virilité puissante apparaît être la seule porte de sortie pour celles qui refusent de devenir des « femmes », c’est-à-dire des sujets diminués, dominés, désubjectivés. Porte de sortie qui se révèle néanmoins être une impasse.

Il faut évoquer ici le cas de Jacqueline Sauvage condamnée par la cour d’assises de Blois en décembre 2015 à 10 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de son mari*. En 1985, Marguerite Duras qualifiait de « sublime » l’infanticide de Christine V.  qu’elle replaçait dans le cadre de la domination patriarcale :

[Christine, la mère infanticide] pourrait parfois penser à rendre les coups, rendre le dressage, donner les gifles à son tour pour, par exemple, un bifteck mal cuit. Mais l’homme qui lui aurait donné ces gifles, elle n’aurait pas pu essayer de les rendre, il aurait rigolé. Ils rigolent dans ce cas. On ne peut pas non plus refuser d’habiter la maison, les quitter, cette maison, ce pays, déserter. L’idée qu’ils pourraient nous retrouver, c’est l’épouvante.[1]

Jacqueline Sauvage avait subi pendant 47 ans la violence physique et sexuelle que son mari exerçait sur elle et sur leurs filles. Elle l’a abattu de trois balles de fusil tirées dans son dos.

En 2008, dans le numéro des Cahiers du genre portant sur « Les fleurs du mâle. Masculinités sans hommes ? », Marie-Hélène (Sam) Bourcier et Pascale Molinier posent ainsi la question : « La masculinité serait-elle l’avenir de la femme ? »[2]. Par « masculinité », elles désignent une « source d’empowerment et de plaisir »[3], affirmant qu’« investie positivement, elle est l’une des formes de transformation possible des identités de classe, de genre, de race, de sexe, pour des individus assignés femmes »[4]. Insistant sur l’ancrage social du sujet, Pascale Molinier écrit que « Dans un monde peu favorable à l’activité sexuelle et créatrice des femmes, c’est le désir d’une femme de vivre une existence passionnante qui lui donne une orientation masculine. Masculine, pour une femme, signifie de fait un certain goût de la liberté »[5].

Pascale Molinier soutient ici l’hypothèse que ce que Freud a identifié comme « complexe de virilité »[6] n’est pas une entrave au devenir sujet d’une personne socialement identifiée femme. Ce faisant, elle veut « valoriser la masculinité psychique des femmes »[7]. Réévaluant la dite « envie de pénis » freudienne, la « masculinité psychique des femmes » désigne pour Molinier une capacité de créativité intellectuelle et d’autonomie professionnelle. Cette réutilisation des notions freudiennes crée une troublante association entre pénis, puissance, virilité et masculinité.

Enfin, dans l’émission radiophonique Sur les docks du 11 février 2015 (France Culture), des femmes, des féministes, des sexologues, des psychologues et des sociologues, prennent la parole pour faire entendre que réduire un rapport sexuel à une pénétration par un pénis, est un mythe. Ils rappellent que grâce à la capacité érogène du clitoris, les femmes peuvent mener une sexualité épanouie. Cependant, au moment même où ils y a dans leurs discours une déconstruction de la toute-puissance du pénis pénétrant, une phrase se faufile et reconduit l’idée que le clitoris serait puissant par son érectilité[8].

Ces exemples et propos suscitaient plusieurs interrogations :

– Le devenir sujet implique-t-il nécessairement une « puissance » telle que la prône la logique de la domination virile ?

– La masculinité, soit en tant que performance de genre telle que Judith Butler l’a définie[9], soit en tant que manière d’investir des lieux dits masculins, est-elle donc le seul modèle à suivre pour s’affirmer en tant que sujet social ?

– N’existe-t-il de « plaisir » que puissant, dominant, érectile, pris dans une logique qui oppose parallèlement actif et passif, masculin et féminin ?

– Ne peut-on pas représenter le clitoris en dehors d’une symétrie (le clitoris n’étant vu que comme un « petit pénis »[10]), ou d’un rapport de force (le clitoris étant dit par Tiphaine Dee dans Sur les docks encore plus « puissant » que le pénis parce qu’étant le seul organe du corps humain exclusivement dédié au plaisir, doté du maximum de terminaisons nerveuses), ou encore d’un fantasme de l’informe et du mystère, tel que le dénonçait Luce Irigaray dans Ce sexe qui n’en n’est pas un ?

– Comment articuler l’affirmation d’une sexualité féminine épanouie en dehors de la nécessité de la pénétration, et une certaine revalorisation du sexuel pénétrant par des théories et pratiques queer contemporaines (voir par exemple le premier film queer lesbien féministe d’Emilie Jouvet One Night Stand, et le séminaire de Marie-Hélène Bourcier « Fuck my brain ») ?

– Le stéréotype de la femme « puissante » mis en avant dans le monde politique, économique et culturel, est-il vraiment un exemple de libération ? Ne serait-il pas l’envers de celui de la femme dominée, de la même manière que la mère et la putain sont les deux faces d’une même figure, celle d’un féminin effrayant mis à distance[11] ?

Notre premier dossier y répond de manière protéiforme. Les contributions vont de la sociologie à la psychanalyse en passant par l’analyse de terrain et l’étude littéraire, mais aussi par la création par les mots, par les images, par la réappropriation autobiographique de l’expérience vécue.

Le dossier s’ouvre sur un article de Beatriz Santos s’emparant du concept pour le moins transgressif de « phallus lesbien » élaboré par Judith Butler et propose d’en mesurer les conséquences d’un point de vue analytique dans son rapport à la thématique de la construction des corps. L’article invite la pensée psychanalytique à inclure des formes de vie considérées comme non-vivables et à revisiter ces concepts à partir de ces situations supposées non-intelligibles.

Astrid Thibert par l’acte de l’écriture nous mène à l’intérieur du vivant, « du côté du cru, du sang, des craquelures ». L’encre fait émerger un corps désirant par-delà la question de la puissance pénétrante.

Dans le contexte très précis du conflit nord-irlandais, Marion Sarrouy présente à l’issue d’une enquête de terrain une diversité de femmes incarnant des masculinités. Elle déploie ainsi une pensée critique qui dissocie la performance de genre et le sexe assigné.

Le témoignage d’Annarita Gaudiomonte-Diouf offre une perspective ancrée dans le phénomène d’émigration du Sud au Nord de l’Europe. Il se présente sous la forme d’un tableau réalisé avec des tâches de sang des règles de plusieurs femmes de l’entourage de l’artiste. Les questions de la justice et de la recherche de nouvelles alliances s’entrecroisent pour dénoncer le système colonialiste et patriarcal à partir d’un récit autobiographique.

La contribution de Louis Braverman s’inscrit dans le champ de la sociologie de la santé. L’auteur fait état de cas d’hommes atteints du cancer de la prostate et interroge les conséquences de la maladie sur la perception de leur genre et de leur sexualité. Nous constatons à travers les témoignages qu’il rapporte que l’idéologie du « pénis puissant » demeure une préoccupation malgré une recherche de nouvelles formes de plaisir sexuel.

Du côté de la littérature, Hélène Barthelmebs s’intéresse aux personnages féminins hors-la-loi depuis les œuvres d’Anne Hébert et d’Assia Djebar, pour proposer ce qu’elle appelle une « éthique du crime au féminin ».

Laurent Camerini quant à lui se tourne vers les littératures de la science-fiction qui pour lui pourraient constituer un moyen de proposer au « grand public » des identités de genre dépassant la binarité à condition d’explorer l’altérité en soi de ses personnages.

Notre dossier offre une ouverture finale avec la contribution artistique de Claudia Simma. Celle-ci, qui mélange photographie et écriture littéraire, travaille la notion de puissance libidinale à travers l’univers multi-sémiotique de l’eau.

 Enfin, nous avons accueilli la utubeuse Solange en intégrant au dossier l’une de ses vidéos qui invite les pénis à s’incliner.

A la lecture de ce premier dossier, nous observons que l’excitation et le plaisir se disent plus volontiers en termes d’érection. Osons explorer d’autres formes d’excitation et de champs sémantiques : qu’en est-il de « mouiller » ? qu’en est-il d’une séduction autre que « bandante » ? qu’en serait-il d’une jouissance « sauvage », pour reprendre une notion qui parcourt le dossier d’un bout à l’autre, mais en dehors de la pulsion de domination ?

Poursuivons cette réflexion dans « Les Marginales » en attendant les prochains dossiers.


Notes

*Jacqueline Sauvage a obtenu la grâce de sa peine d’emprisonnement le 1er février 2016.

[1] Marguerite Duras, « Sublime, forcément sublime Christine V. », in Libération, 17 juillet 1985. Republié dans le Cahier de l’Herne n°86, 2005.

[2] Marie-Hélène (Sam) Bourcier et Pascale Molinier, « Introduction », Cahiers du genre n° 45, L’Harmattan, 2008, p. 6.

[3] Ibid., p. 5.

[4] Ibid.

[5] Pascale Molinier, « Pénis de tête. Ou comment la masculinité devient sublime aux filles », Cahiers du genre, n° 45, p. 155. Souligné par l’auteure.

[6] Luce Irigaray synthétise bien les propos tenus par Sigmund Freud sur la sexualité féminine, notamment dans Les Trois essais sur la théorie de la sexualité et la conférence sur « La féminité », dans « Psychanalyse et sexualité féminine », Les Cahiers du Grif, n°3, 1974, p. 51-65. Repris dans « Retour sur la théorie psychanalytique », Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, 1977, p. 35-64.

[7] Pascale Molinier, « Pénis de tête. Ou comment la masculinité devient sublime aux filles », ibid., p. 172.

[8] Ils parlent de « clitoris érectile », « Femme-objet, femme qui se libère », Sur les docks, France Culture, 11 février 2015.

[9] Judith Butler, « Inscriptions corporelles, subversions performatives », dans Trouble dans le genre. Le feminism et la subversion de l’identité, trad. Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, coll. « Poche », 2005, p. 248-266.

[10] Voir note n°5.

[11] Sarah Kofman, Le Respect des femmes, Paris, des femmes, 1982, p. 15.



-Bobby Noble, Jean, Masculinities Without Men. Female Masculinity in Twentieth-Century Fictions, Vancouver: UBC Press, 2003

– Bourcier, Marie-Hélène (Sam), Queer Zones. Politique des identités sexuelles, des représentations, des savoirs,  Paris, Editions Balland, 2001

-Bourcier Marie-Hélène (Sam) et Molinier Pascale (dir.), « Les Fleurs du mâle. Masculinités sans hommes ? », Cahiers du genre n° 45, L’Harmattan, 2008

-Butler, Judith, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, trad. Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, coll. « Poche », 2005

-Butler, Judith, « Performative Acts and Gender Constitution : An Essay in Phenomenology and Feminist Theory », Theatre Journal, vol. 40, n° 4, décembre 1988, p. 519-531

– Chetcuti Natacha et Quemener Nelly, « Plus gouine la vie. Où sont les lesbiennes ? », Miroir/Miroirs, n°4, 1er semestre 2015

-Connell Raewyn, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, trad. Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Paris, Amsterdam, 2014

– Despentes Virginie, Baise-moi, Paris, Florent Masso, 1994 (film de 2000)

– Dubé Valérie, « Une lecture féministe du « souci de soi » de Michel Foucault : pour un retour à la culture différenciée du genre féminin », Recherches féministes, vol. 21, n° 1, 2008, p. 79-98

– Halberstam Judith, Female masculinity, Duke University Press, 1998

– Hihara Tomoko, Kholkina Vitalia et Rocio Melo Alarcon Laura, Entretien avec Françoise Héritier à propos du livre Les Fondements de la violence, La Revue du MAUSS, 28 janvier 2015

– Irigaray Luce, « Psychanalyse et sexualité féminine », Cahiers du Grif, n°3, 1974, p. 51-65 ; Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, 1977

– Jouvet Emilie, One Night Stand, 2006 (film)

-Sciamma Céline, Bandes de filles, 2014 (film)

Et pour poursuivre par le neuvième art :

– « Flingue ou Rouge à lèvres : un personnage réussi doit-il forcément être viril ? », Commando culotte, le blog de Mirion Malle, juin 2015

On en parle aussi à la radio :

– « Femme-objet, femme qui se libère », Sur les docks, France Culture, émission du 11 février 2015

– « Pas de quartiers », Radio Libertaire, émission du 4 septembre 2012, avec Annes Billows, Typhaine Duch, Annie Ferrand et Muriel Salmona – 1

– « Pas de quartiers », Radio Libertaire, émission du 4 septembre 2012, avec Annes Billows, Typhaine Duch, Annie Ferrand et Muriel Salmona – 2

– « Quand les femmes prennent le pouvoir », débat organisé par Le Monde, avec Anne Hidalgo, Nathalie Loiseau, Sylvie Bermann et Nicolas Gaume, à l’Opéra Bastille, samedi 26 septembre 2015

– « Devenir femme et après ? D’Amina Wadûd à Beyoncé : décloisonner le féminisme » (France Culture, émission du 12 octobre 2015)

Quant à la musique :

– La musique populaire « Un genre de filles » (France Culture, émission du 5 novembre 2015)

– La virilité exacerbée sur France Culture, émission du 18 janvier 2016


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