Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 21.12.2015

Pazz’ di giustizia

Annarita Gaudiomonte-Diouf

Pazz' di giustizia © Annarita Gaudiomonte-Diouf

Pazz’ di giustizia © Annarita Gaudiomonte-Diouf

Pazz’ di giustizia  (2014) est un travail étroitement lié à mon histoire familiale. Il s’agit d’un jeu de mots qui nait de l’inscription Palazzo di Giustizia (Palais de justice). Dans le tableau, l’inscription en relief doré « Pazz’ di giustizia » apparaît sur un fond rouge foncé réalisé avec des taches de sang de règles de plusieurs femmes.

Suite à ma venue en France en 2010, mes parents se séparent brutalement après trente-cinq ans de violence patriarcale. L’éclatement de ma famille, qui démarre avec trois plaintes contre mon père portées par ma mère, ma sœur et moi-même, me ramène au tribunal de Bari (Italie) plusieurs fois dans les dernières années.

En Italie, le fait de se confier à la justice institutionnelle signifie souvent de se confronter à un système judiciaire corrompu, machiste, colonial et raciste. En effet, puisque la famille patriarcale est un des fondements de l’état-nation italien de matrice catholique, les femmes qui dénoncent les violences masculines – familiales ou pas – s’exposent à des dangers quotidiens qui sont minimisés par la justice officielle. L’écriture de Palazzo di Giustizia devient donc le point de départ d’une réflexion sur la justice institutionnelle, sur ses temps, ses relations, sa bureaucratie, ses acteurs et ses édifices à partir d’une perspective féministe méridionale. Toutefois, le manque de justice et l’absence de l’Etat qui caractérise le sud d’Italie tout comme d’autres lieux géographiques, nous permet d’élaborer d’autres manières autonomes de se rendre justice. Cela passe par la réappropriation par la création d’une série de relations que l’expérience de violence avait fait disparaître ou qu’elle avait éloignées mais aussi par l’ouverture à de nouvelles relations qui nous aident à forger une conscience plus profonde de ce qu’est une injustice et comment la changer. En effet, l’entourage affectif constitue une forme de protection et de support concret pour les femmes qui ont le courage de rompre avec la violence subie. C’est pour cela que parallèlement à la réflexion sur la justice, ce travail touche la question du devenir sujet à travers la revendication d’une force féminine indépendante de la justice institutionnelle et de la masculinité dominante. Si la justice institutionnelle incarne l’Etat, elle est aussi majoritaire. Par conséquent, une justice minoritaire, d’un féminin non dominant ou « autre », nous permet de nous réapproprier du sens et du faire justice.

Le choix de donner la couleur dorée à l’inscription en relief Pazz’ di giustizia concerne la question de la classe. Tout comme d’autres édifices institutionnels, sur le bâtiment du palais de justice de Bari l’écriture est formée par des lettres noires en relief sur un fond en ciment. J’ai imaginé certaines lettres tomber, ce qui laisse apparaître la phrase « Pazz’ di giustizia » (folles-fous de justice). En effet, la couleur dorée est associée à l’argent et au pouvoir colonial et économique dans les mains des hommes blancs*. Dans le système capitaliste et patriarcal occidental, le manque de moyens empêche beaucoup de femmes de dénoncer les injustices subies ainsi que de quitter le(s) lieu(x) de violence (qui est souvent le foyer). Ainsi, dans le tableau, l’or – ou l’argent – est redistribué à celles qui ne l’ont pas. Ce passage, qui perd en français l’effet du jeu de mots, tente de proposer une autre justice qui commence par le bas. Il s’agit du besoin-désir d’une justice « sociale » non victimisante, qui se manifeste par une rage créatrice qui naît des viscères et se déplace vers les organes sexuels féminins, jusqu’à se propager ailleurs, tout comme le sang est amené à s’écouler pendant les règles.

Le fond du tableau est composé par un collage de sopalins tachés de sang de règles de plusieurs femmes de différentes origines – dont moi, ma sœur et ma mère  – que j’ai rencontrées en France, en Espagne et en Italie. Ces « folles » de justice sont donc les femmes capables de dénoncer des injustices partagées et de défendre non pas ou non plus une individualité, mais de reconnaître ces injustices partagées au sein d’une communauté de femmes, bien que celle-ci ne soit pas du tout homogène et nécessite d’être constamment redéfinie. En ce sens, ces sangs ainsi rassemblés symbolisent la rencontre entre les différentes histoires de ces femmes, entre leurs désirs, leurs parcours et leurs rages afin que les histoires violentes et douloureuses deviennent des vies combattantes. Par conséquent, les matériaux et l’esthétique même de la justice officielle sont réinventés à travers l’utilisation d’une matière corporelle chaude comme le sang qui s’oppose à la froideur du ciment des édifices institutionnels qui se veulent propres, justes, capables, objectifs, masculins. Dans les villes européennes, nous sommes entouré-e-s de monuments qui célèbrent le sang des hommes, des soldats et des conquérants versés pour la patrie. En Italie, dans la période fasciste, Mussolini utilisait la métaphore de l’hémorragie pour parler de l’émigration italienne. L’éloignement du pays natal était vu comme une perte de sang néfaste pour le prestige de la nation[1] car il s’agissait d’une perte de nombre et donc de force économique et militaire. Si le sang qui construit la nation est essentiellement un sang de la mort, qui dé-coule des valeurs masculines de pouvoir et donc du pénis puissant, le sang des règles est au contraire un sang qui témoigne d’un corps actif qui porte la vie en soi, mais que ne veut pas célébrer le pouvoir des nations européennes tel qu’il s’est construit.

Mais pourquoi utiliser ce sang pour parler de justice et de devenir sujet ?

Pour toute une tradition médicale occidentale qui remonte à la médecine aristotélicienne, les règles ont servi de prétexte pour justifier l’infériorisation des femmes par rapport aux hommes, pour construire un corps et une sexualité maladives, sales et dégoutantes dont la pathologisation était nécessaire pour les contrôler[2]. D’autre part, toute une tradition judéo-chrétienne reconnaît à ce flux le pouvoir de donner la vie mais aussi un pouvoir néfaste, qui rend les femmes impures, presque monstrueuses, et qui, pendant la période des menstruations, devraient être éloignées de la vie sociale et du désir sexuel. Toutefois, les mythes et les croyances sur les règles sont nombreux dans les cultures populaires. Je suppose que dans la culture populaire du sud d’Italie existent d’autres façons d’interpréter le fluide menstruel et qu’une recherche approfondie pourrait s’avérer utile pour mieux situer la pratique d’assemblage de sang utilisée dans ce travail.

Toutefois, loin de conforter la symbolique occidentale qui, par le biais de la publicité et des normes de beauté et d’hygiène, nous conduit à invisibiliser le sang menstruel, à le blanchir, à en effacer les odeurs et ainsi de suite, je propose une réhabilitation de ce fluide en tant que matériel artistique. Cela afin que le sang menstruel cesse d’être une limite du corps féminin pour devenir un de ses possibles prolongements intimes-politiques.

L’acte de demander justice dans sa vie quotidienne implique la reconnaissance de son propre corps comme courageux et fort dans tous ses aspects, en revendiquant non pas sa capacité de soumission, mais sa capacité à résister, à se réinventer au-delà des valeurs masculines, blanches et capitalistes de la liberté sexuelle et économique, de l’individualisme, de la victoire, de la revanche et de la compétition. En effet, avoir subi la violence patriarcale n’est pas une garantie de son dépassement. Les sujets qui, comme les femmes, subissent la violence et la suprématie machiste, peuvent la reproduire envers les sujets qu’elles reconnaissent plus faibles en termes de race, de capacités physiques et de classe sans distinction de sexe ou genre. En revanche, le plaisir qui découle d’une « folle-foule » justice est suscité par l’effort de rendre justice aux histoires de violence, d’oppression et de domination sans se servir du pouvoir dominant pour le faire. Quand on est pazz’ de justice, on n’est plus seul-e-s. Ainsi, nous ne pouvons pas penser nous affirmer en tant que sujet par le biais du clitoris ou du vagin seuls. Dans ce travail, j’ai cherché à réhabiliter toute la force qu’il y a à l’intérieur du corps, entre les viscères et le vagin, entre les ovaires et le clitoris. Depuis ce point de vue, la masculinité occidentale n’est pas considérée comme une alternative pour les femmes ni les sujets féminisés comme un véritable outil d’empowerment pour les créations artistiques féministes et méridionales.


Notes

*Voir le travail de Lara-Bia.

[1] Nicoletta Poidimani, Difendere la ‘razza’. Identità razziale e politiche sessuali nel progetto imperiale di Mussolini, Rome, ed. Sensibili alle foglie, coll. Ospiti 63, 2009, p. 39.

[2] Voir Elsa Dorlin, La Matrice de la race, Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française, Paris, La Découverte, 2006.


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