Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 30.01.2016

Eaux siamoises

Claudia Simma

Oui, l’eau est érotique. Er-eau-tique… Elle épouse, elle mouille. Ovide raconte que Poséidon et Méduse font l’amour sur un lit fleuri, un pré en vérité : seul ce dieu liquide n’avait pas craint d’être figé par le regard perçant de Méduse.

Seul Poséidon ne craint pas pour son pouvoir en aimant une femme dont la beauté, l’intelligence et la perspicacité sont trop pour tous les autres et surtout pour Athéna qui a peur que Méduse lui fasse de l’ombre. Je viens de paraphraser des remarques d’Hélène Cixous[1] dont je suis ici les traces. Sa réécriture du mythe de la Méduse rend à Méduse sa tête, sa chevelure surabondante, ses ailes, ses organes, son rire, l’art et la vie : ses beautés, en somme, tout ce que le mythe, aidé de Persée aidé d’Athéna, lui aura coupé afin de s’approprier[2] sa puissance.

Or, la revoilà qui aide à penser queer, c’est-à-dire dans l’échevèlement et en riant au wasserfall blond, comme dirait le poète…

Queer ou quer comme dirait l’allemand… c’est-à-dire « pas droit », pas straight et comme il faut. Penser en ébouriffant les lignes de force et de sens, les réfléchissant en les tortillant, les traversant en obliquant vers les grandes profondeurs. Méduse pense à côté, autrement que : d’un côté par opposition à un autre côté. Du côté femme, opposé au côté homme ou inversement. Du côté humain, opposé à animal, opposé à divin, végétal, monstrueux, ou encore dans l’opposition passif/actif… Le nom grec Medousa invite d’ailleurs à plonger justement en profonde méd-itation. Méditation des grandes profondeurs dans lesquelles « ça » nage sans plus de sensation de « moi » bien défini, sans haut, sans bas, sans âge, avec un corps fluidifié.

Je reviens à l’eau, eau et bas mêlé…

En allemand, Genèse se dit : Schöpfung. La langue fait entendre poétiquement que pour créer Dieu puise. Schöpfen, c’est puiser. Or puiser, c’est presque « puisser », non ? La puissance créatrice divine relèverait du puisement, du puissement.

Voici qu’un souvenir de petite Méduse vient refaire surface : Il fallait dessiner la Schöpfung. Ma sœur dessine une puisette contenant le globe terrestre… Dieu était figuré en puisette ou plutôt puissette, c’est-à-dire en espèce de louche ou de « Schöpfer », comme cela s’appelle en allemand : « celui qui crée, c’est-à-dire puise ». Ce puis(s)ement ou cette puis(s)ance étaient génératrices. Tout le monde sait d’ailleurs que la vie sort de l’eau. Mais les pouvoirs scolaires ont bien grondé ma sœur pour cette version louche de la Schöpfung. Genèse coup—…, fin du m-eau-nde à puiser. Toute la créativité en puissance barrée et glaciation scolaire de sa source.

Comment sourdre de nouveau après cette mise au sacrifice brutale de toutes les créations qui étaient les jumelles siamoises en puissance de LA Création ? J’ai gardé ce récit de ma sœur. Couper au cœur l’ombre du battement sœur de chaque battement vital, est-ce possible ? Couper dans l’eau, dans l’oh ! dans l’ô, le Très-haut de tous ses eautres qui sont pourtant ses inépuisables et inséparables sens siamois ? Couper l’eaumbre de l’eau sur laquelle elle dessine des arbres de vie ?

Non, je n’ai pas coupé. Pour l’instant, je suis à l’eau. Et à la photo aussi… j’entends pheauteau : « faute d’eau » ! Peut-être parce qu’on ne peut pas prendre l’eau ni au fond la « prendre » en photo… Faute d’eau, j’en garde des photos. Plongée dans le puits lumineux de l’âme et tentative de faire le tour du monde pour voir si la création est ouverte de l’autre côté. Quand je sors de la caverne scolaire où tout le monde est ligoté à la certitude de voir la même réalité – en réalité, je ne distingue rien. Tout ce que je vois, ce sont des ombres et des reflets dans l’eau puissance infinie…

 


Notes

[1] Son texte Le Rire de la Méduse a été réédité par Galilée en 2010 sous le titre Le Rire de la Méduse et autres ironies après n’avoir été disponible qu’en traduction anglaise depuis sa première publication en 1974. Je paraphrase d’après mémoire des remarques faites lors d’une discussion au séminaire d’Hélène Cixous à Paris.

[2] Une fois que Persée l’a décapitée et qu’Athéna s’est approprié sa puissance pour mieux guerroyer, la tête de Méduse devient paradoxalement un symbole de protection pour les Grecs : sa tête coupée au regard qui continue à pétrifier et à mettre d’éventuels ennemis en fuite garde temples et maisons. On trouve même souvent la tête coupée de Méduse au fond des bols dans lesquels les Grecs  mangent ou boivent.


Partagez l'info :