Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 02.02.2016

Conflit, virilité et identité en Irlande du Nord: l’affirmation de soi avec les dichotomies… et au-delà ?

Marion Sarrouy

Nous voulons explorer le devenir-sujet par la « puissance » et la performance de la masculinité dans la société post-conflit nord-irlandaise. Les années de conflit et de violence en Irlande du Nord ont vu émerger la figure du paramilitaire, symbole de puissance étroitement lié à l’affirmation virile de soi et l’usage de la force comme méthode privilégiée d’action. La fin officielle du conflit suite aux accords de paix 1998 et le dépôt des armes de la part des groupes paramilitaires dans les années qui suivirent n’ont pas pour autant évincé la figure du paramilitaire comme modèle de masculinité désirable[1]. Comme dans beaucoup de sociétés post-conflit, les groupuscules armés n’ont pas complètement disparu, et tandis qu’une minorité continue de revendiquer une lutte politisée, d’autres occupent des positions de pouvoir allant du contrôle de territoire au crime organisé. L’influence sur les jeunes hommes de ces groupes a été un sujet d’inquiétude dans la période de transition et continuent de préoccuper les travailleurs sociaux et autres acteurs de politique sociale[2]. Les études sur les transformations de la violence ont en effet montré la propension des jeunes, surtout des jeunes hommes, à prendre part à des activités de violence qualifiées de « petite échelle » en référence au niveau et type de violence « à grande échelle » du conflit[3].

La construction d’une masculinité guerrière comme affirmation d’un moi puissant passe par les interactions et la répétition d’actes de violence mais se joue également au niveau symbolique par la commémoration continuelle et ritualisée des faits et des héros de guerre. La présence visuelle continue des peintures murales dans les quartiers populaires et dans l’imaginaire collectif du conflit donne à voir et définit les contours d’une histoire de batailles et de combattants du 17e siècle à aujourd’hui, tandis que la saison des parades, organisées entre avril et septembre, entretient le souvenir des victoires les plus célèbres. Malgré le fait qu’elles soient culturelles et familiales ces célébrations n’en font pas moins un usage symbolique du cérémonial guerrier : hiérarchie au sein du groupe, musique militaire au pas dirigé par un band major, portes drapeaux, port d’uniforme. Elles sont aussi l’occasion de perpétuer un entre-soi masculin, en particulier pour certains des groupes qui refusent la mixité. Une identité masculine dominante peut s’établir par le collectif et la répétition, à chaque événement, d’un réseau de sociabilité fraternelle au sein du groupe et entre groupes de différentes localités. La démonstration collective de virilité s’établit par l’occupation ostentatoire de l’espace public avec le défilé et se poursuit de façon plus décousue, en fonction de l’ampleur de l’événement, par des célébrations et comportements alcoolisés, répartis entre lieux privés, semi-publics (pubs) et dans la rue. L’anthropologue Neil Jarman parle ainsi d’une « culture de la violence » :

Il y a en Irlande du Nord un rapport résiduel ambivalent à la violence, qui nourrit un certain degré d’acceptation de la violence, de tolérance à la violence qui légitime certaines formes de violence et leur utilisation dans certaines circonstances.[4]

Cette approche culturelle permet d’envisager les dimensions symboliques et matérielles de la violence et de penser les effets du conflit dans la durée même après les accords de paix de 1998 et le dépôt des armes. Elle permet également de penser les formes que prennent les représentations de la violence et la conflictualité comme résultant, entre autres, de ces interactions ritualisées et de la socialisation individuelle et collective dans et par le conflit[5].

L’Irlande du Nord continue d’être une société politiquement et culturellement divisée et les pratiques sociales des communautés catholiques et protestantes restent largement ségrégées. Malgré cette bipartition de la société civile et politique, les deux communautés englobent une variété de positions culturelles, religieuses et politiques regroupées sous les appellations catholiques/nationalistes/républicains et protestants/unionistes/loyalistes. Nous utiliserons ici les termes catholiques et protestants pour faire référence à l’appartenance ethnique, et républicaine et loyaliste lorsqu’il s’agira de mettre en avant un certain activisme politique.

La question qui nous intéresse est de savoir si cette culture de la violence tend à banaliser l’interaction conflictuelle pour le devenir-sujet par le biais de l’affirmation de soi et du conflit comme performance. Notre hypothèse est que le contexte politique et social du conflit avec la banalisation de la violence, les notions de résistance et l’opposition entre communautés, aurait entériné l’affirmation de soi en tant que nécessité politique pour les hommes comme pour les femmes. L’affirmation de soi, la « puissance » d’un sujet fort pourrait ainsi être envisagé comme un attribut détaché de la logique masculin/féminin en fonction du sens donné par les acteurs. C’est pourquoi nous nous intéressons aux performances de féminité masculine  dans les interactions – rapport à la violence physique mais aussi modalités des rapports de pouvoir passant par l’occupation de l’espace public, la prise de parole et les comportements de « type » masculin -, que nous souhaitons questionner en rapport aux modèles de masculinité/féminité hégémoniques contemporains et hérités du conflit. Il s’agira d’observer non pas seulement les pratiques mais le sens qui leur est assigné en terme de genre.

Pour cela il nous faut combiner données ethnographiques et approche socio-historique. Une brève socio-histoire du conflit va nous permettre de situer les positions occupées par les femmes durant le conflit et la possibilité d’envisager les trente et quelques années d’histoire conflictuelle comme ayant potentiellement fait émerger de nouveaux modèles de féminité. Ces éléments sont ensuite à faire dialoguer avec les données d’un travail de terrain ethnographique en cours et commencé durant l’année 2014-2015. Combinant observation participante et conversations informelles en multipliant les terrains (relations de proximité, observation au sein d’un collège, groupe de musique de « marche », association pour le trauma) au sein d’une ville de campagne d’environ 10,000 habitants, Ballymoney. Ce choix de terrain s’inscrit dans une logique de déplacement, temporelle et géographique, du centre vers la périphérie, et se base sur une appréhension étendue de la notion de politique[6].

Nous souhaitons étudier l’intersection entre socialisation de genre et socialisation par le conflit et observer comment s’articulent les appartenances dans un contexte à la fois proche et lointain. Si l’approche par le conflit nous permet de formuler l’hypothèse d’un détachement des logiques du masculin/féminin, plusieurs questions se posent alors : comment ces femmes performent-elles leur féminité masculine dans une société qui reste traditionnelle en terme de rapports sociaux de sexe et division sexuelle du travail ? En retirent-elles des bénéfices et si oui lesquels ? Ces performances permettent-elles aux femmes de se placer au-delà des problématiques de puissance/impuissance et d’une dualité de genre hiérarchisée ? Suite au questionnement sur les assignations de genre des pratiques il s’agit d’établir des comparaisons avec des modèles de féminité masculine proches de la population étudiée afin de sortir du contexte local. C’est pourquoi il est important de se pencher sur les stéréotypes britanniques des chavettes et phallic girls faisant ainsi jouer l’influence de la classe sociale et de l’idéologie capitaliste moderne dans la détermination des logiques masculin/féminin. Les chavettes, filles de classe populaire, adoptent des comportements outranciers ou vulgaires jugés à l’aune des stéréotypes de féminité bourgeoise et de masculinité populaire. Adoptant des comportements jugés propres à ces derniers, et incorrects pour les premières, elles sont des figures repoussoirs qui suscitent le mépris et permettent une réassignation des genres. La figure des phallic girls présentée par Angela McRobbie symbolise un nouveau contrat sexuel post-féministe, integré dans le discours politique et la culture populaire. Ce nouveau contrat sexuel utilise le discours féministe pour véhiculer un mythe de l’opportunité : les dynamiques de régulation et de contrôle portent moins sur ce que les femmes ne devraient pas faire et plus sur ce qu’elles peuvent faire[7], leur capacité d’action : « la position de la fille phallique porte les marques superficielles de hardiesse, d’assurance, d’agression et même de transgression »[8]. Basé sur l’accès des jeunes femmes aux domaines masculins de la puissance et de l’action, ces discours remplacent la critique des masculinités hégémoniques et permettent de rétablir la stabilité des rapports sociaux de sexe autour du masculin/féminin.

Genre et politique à travers le conflit

Grâce à l’observation de l’activisme des femmes durant la période officielle des Troubles (1969-1998), nous pouvons poser la question du jeu entre genre et appartenance identitaire comme trait déterminant de statut[9]. Il s’agit de voir comment les appartenances communautaires et de genre interagissent en tant que socialisations politiques différenciées et l’influence de ces interactions sur les logiques de genre. On peut alors se demander si l’identité communautaire, renforcée par le biais de l’activité politique liée au conflit, peut conduire à une neutralisation ou un dépassement des logiques du masculin/féminin ou si l’on n’a pas plutôt affaire à un processus d’invisibilisation des rapports de pouvoir entre les sexes.

Les années de conflit ont vu se développer une activité et une prise de conscience politique pour des femmes auparavant non directement engagées dans la lutte politique. La répression des mouvements de revendications politiques, les attaques sectaires entre communautés, le comportement invasif de l’armée dans les quartiers populaires et le sentiment d’injustice face aux arrestations arbitraires furent autant d’éléments qui conduisirent à développer une politisation autour de l’idée de résistance et de protection de la communauté attaquée. Un certain nombre de pratiques propres aux femmes et mobilisant différemment les stéréotypes de genre, comme le bin lid banging et les hen patrols, devinrent ainsi emblématiques de la période.

Le conflit nord-irlandais débute officiellement en 1969 avec le mouvement des droits civiques qui réclame une égalité de droit entre catholiques et protestants dans un Etat dominé politiquement et économiquement par la majorité protestante. La police, presque exclusivement protestante, réagit avec force face à des manifestations pourtant pacifiques. En l’espace de quelques mois les tensions entre communautés augmentent et entre 1969 et 1971 des mouvements de population forcés par le biais d’intimidations, d’attaques sectaires et d’incendies de maison, créent des quartiers catholiques et protestants homogènes. En 1969 l’armée britannique est envoyée sur le sol irlandais, accueillie dans un premier temps comme une force de maintien de la paix. Cependant, un manque de connaissance du terrain du côté militaire et la volonté de lutter contre la reprise des activités de l’armée républicaine irlandaise, l’IRA, transforment vite la perception de l’armée britannique, plus précisément dans les quartiers catholiques, en une force d’occupation. La pratique en 1971 de l’Internment without trial, l’arrestation sans procès, qui vise à stopper rapidement les activités de l’IRA en facilitant les fouilles et arrestations, contribue à renforcer le sentiment d’injustice de la communauté catholique. En effet, en plus de viser essentiellement les populations catholiques, les arrestations basées sur des informations obsolètes conduiront à l’arrestation d’une majorité d’innocents.

Face aux incursions répétées de l’armée dans leur quartier les femmes mirent en place un système de veille leur permettant de prévenir l’arrivée de l’armée : les hen patrols (patrouilles de poules en opposition aux patrouilles de l’armée) faisaient usage de leur connaissance du terrain pour prévenir les personnes susceptibles d’être arrêtées. Autre méthode, le bin lid banging, consistait à frapper dans la rue des couvercles de poubelles pour annoncer l’arrivée des patrouilles, faisant ainsi un usage détourné d’un outil attaché au domestique. L’activisme des femmes se développa aussi autour de la défense des droits des prisonniers, une majorité d’hommes, maris et fils des femmes concernées. La communauté imaginée[10] comme une structure familiale élargie fut ainsi un facteur de mobilisation. Bien que basé sur des positions stéréotypées de genre, ce moment fut rapporté comme formateur et source d’empowerment par les femmes concernées[11]. D’autres femmes s’engagèrent également dans un activisme politique conçu autour des représentations de résistance et de défense de la communauté sans pour autant faire appel aux stéréotypes de genre. C’est ainsi le cas des femmes qui s’engagèrent dans l’IRA, dont la position évolua durant le conflit vers une plus grande prise de pouvoir et un rééquilibrage des rapports de pouvoir entre les sexes. Maritza Felices Luna dans l’ouvrage Penser la violence des femmes[12], étudie la position sociale des anciennes militantes au sein de leur communauté, et montre qu’elles bénéficient d’un statut social élevé du fait de leurs activités et que leur genre devient un trait de statut non déterminant[13]. Ainsi l’activité et le passé militant deviennent-ils les éléments essentiels d’une affirmation de soi dans un contexte où la défense et l’identité communautaire priment sur la logique du masculin/féminin.

Un autre élément important est celui de l’existence, très tôt durant le conflit d’un activisme des femmes ne se réclamant pas du féminisme ni de la communauté mais agissant pour traiter des problèmes liés à la violence et à la pauvreté, touchant les femmes le plus durement. Les premières activistes avant le développement d’un conflit violent furent des femmes protestant contre les discriminations d’accès au logement. Organisées sur le terrain, dans les quartiers populaires, celles-ci formèrent des alliances intercommunautaires stratégiques et pratiques, créant des réseaux de soutien et d’entraide centrés sur les femmes mais surtout sur les personnes les plus touchées par les conséquences « annexes » du conflit. Cet activisme des femmes a permis à nombre d’entre elles un devenir-sujet politique par le biais d’un activisme centré sur l’entraide et le collectif plutôt que sur une « puissance » virile et individualiste. Si elle peut avoir tendance à renforcer une vision essentialiste du genre , la dimension collective ainsi que la création d’espaces alternatifs aux institutions offre encore aujourd’hui la possibilité d’une affirmation de soi qui se fait au-delà d’une vision binaire et en dehors des lieux dits masculins que sont les institutions. Si les institutions politiques restent des espaces masculins, le rôle de cet activisme parallèle n’est pas anecdotique : une place importante (avec l’influx d’une certaine quantité de fonds) a été attribuée aux associations civiles dans le processus de paix depuis 1998.

Habitus conflictuel et féminité masculine

A la lumière de ces observations, la question est de savoir si l’activité politique des femmes dans le conflit, avec comme élément socialisateur central la notion de résistance, l’identité communautaire et politique et la justification ou tolérance de la violence comme moyen d’action politique, a pu avoir une influence durable sur les pratiques et donner naissance à une modification des logiques du masculin/féminin. L’accès à des domaines traditionnellement masculins comme l’activisme politique, le recours à la violence ainsi qu’une banalisation des habitudes conflictuelles nous amènent à repenser les associations entre le genre et ces pratiques sociales. À partir de notre observation sur le terrain nous avons pu constater des pratiques pouvant être rattachées à cette tolérance à la violence de la société post-conflit et poser la question d’une socialisation conflictuelle commune aux hommes et aux femmes.

La figure de la féminité masculine est apparue au cours de l’enquête comme un stéréotype récurrent. Les femmes n’ont pas aussi souvent recours à la violence physique que les hommes mais ceci n’est pas rapporté par les enquêtées comme une anomalie ou une rareté. Si elles ne se battent pas, les jeunes femmes rencontrées au cours de nos observations lorsqu’elles relatent des anecdotes considèrent la violence physique comme une obligation, tout au moins défensive. Ainsi deux adolescentes parlent-elles en classe d’une bagarre entre deux filles de la ville (qu’elles ont vue sur les réseaux sociaux) face à leur professeure, qui désapprouve cette violence, suivant en cela son rôle d’éducatrice. Les jeunes filles répondent : « Mais madame, si quelqu’un vous attaque qu’est-ce que vous feriez ? », l’une d’elle enchaînant « Moi j’irais ‘paf’ » mimant un coup de poing. Cette bagarre visible sur internet a également été visible « physiquement », puisqu’elle a eu lieu dans une des deux rues principales de la ville[14]. Autre situation avec deux jeunes femmes plus âgées – la vingtaine – : au cours d’une conversation informelle, l’une d’elle raconte que sa petite amie l’a giflée. L’autre écoute et répète plusieurs fois, « je l’aurais frappée » et « t’aurais dû la frapper »[15]. Le rapport à la violence prend ainsi souvent la forme d’un rappel à l’ordre qui forme les contours d’une norme du comportement accepté et/ou souhaité. Ainsi une autre situation concerne-t-elle la mère d’une enquêtée qui, sortie dans un pub avec sa sœur, se fait agresser par un groupe de jeunes femmes puis par le videur qui prend position contre les deux sœurs. Dans cette situation le rappel à l’ordre provient du père des deux femmes qui reproche à ses filles de n’avoir pas réagi alors que, petites, elles avaient l’habitude de se battre[16]. Dans d’autres situations la violence des femmes est plus difficile à appréhender, faisant partie d’anecdotes humoristiques comme dans la discussion suivante où Sarah-Jane, une jeune enquêtée de dix-huit ans mentionne à son père et un ami le bar dans lequel elle doit se rendre pour sa fête de fin de lycée :

Steven (le père) rigole et dit à Alan « Si je te dis le Bull’s Eye qu’est-ce que tu dis ? » , Alan « Oh, c’est pas bon ». Sarah-Jane veut savoir pourquoi ce n’est pas bien… Alan dit que ça craint, que les femmes y sont plus dangereuses que les hommes. Sarah-Jane « On portera toutes des talons et tout ça », Alan « On dit que la seule raison pour laquelle une femme porte des talons au Bull’s Eye c’est pour casser des crânes ». Il rigole et dit ensuite « Je n’irais pas sans une femme pour m’accompagner »[17].

L’humour peut servir à ridiculiser et en l’occurrence rendre la violence des femmes inoffensive. Cependant d’après nos observations l’humour est souvent utilisé pour commenter des situations de violence, indifféremment du genre, et fait partie intégrante de cette culture de la violence mentionnée plus haut. L’humour, plus qu’une manière de ridiculiser l’irruption de la violence, apparaît comme une stratégie pour négocier l’exposition répétée à la violence.

Le conflit ne prend pas systématiquement la forme d’une confrontation physique mais peut surgir au sein des interactions par la violence verbale, la capacité de répartie, l’aisance dans la prise de parole, ou bien dans le discours par une attribution de valeurs. Nos observations auprès de collégien-ne-s de la 6e à la 3e semblent indiquer davantage une prise de parole de la part des jeunes femmes dans la classe, s’accentuant même avec l’âge, ce qui vient contredire les études réalisées sur la prise de parole à l’école en France[18]. S’imposer dans les interactions par le discours a par ailleurs été revendiqué de manière prescriptive par des enquêtées comme dans le cas suivant, extrait d’un carnet de terrain :

Au supermarché j’achète une bouteille de vin ; la caissière me demande ma carte d’identité que je n’ai pas. Je suis prête à laisser la bouteille mais Paula avec moi insiste et argumente. Elle n’est pas agressive mais n’essaye pas d’être sympathique non plus. La femme à la caisse nous laisse finalement passer, et Paula la remercie, d’un air entendu. En partant elle me de dit que je dois m’imposer, me conseille d’être plus  » pushy » ajoutant : « les gens ont l’habitude ici »[19].

Ces habitudes d’affirmation de soi par la violence et/ou par le conflit nous amènent à poser la question d’un détachement des logiques du masculin/féminin. Il ne s’agirait alors plus de pratiques de féminité masculine mais d’un héritage de la violence politique du conflit mettant en avant l’affirmation de soi et la résistance comme éléments fondateurs du devenir-sujet.

Questionner les performances de virilité

Analyser les performances observées à partir de l’hypothèse de la normalisation d’un habitus défensif guerrier chez les hommes comme chez les femmes résultant d’une construction de soi par la conflictualité ne va pas de soi et doit être questionné à partir d’autres analogies possibles. On peut dans un premier temps se demander si l’adoption d’attitudes et de valeurs viriles pourrait être le résultat d’une socialisation de classe plutôt qu’un héritage du conflit. L’Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni et on retrouve un type de jeunes femmes vocales « qui ne s’en laissent pas compter » dans les films et représentations médiatiques britanniques. Celles-ci sont appelées ladettes[20] – de lads, les gars, les mecs-, ou encore chavettes – de chavs, lascars ou racailles. Elles sont décrites comme adoptant des qualités du stéréotype masculin : agressives, vocales, elles boivent autant ou plus que les hommes, ont une sexualité débridée[21]. Ce stéréotype de la femme de classe populaire reflète un mépris de classe fortement ancré au Royaume-Uni[22] et va en ce sens vers « l’hypothèse d’une plus grande « porosité » des valeurs masculines dans l’univers féminin en milieu populaire »[23].

Sur un autre plan, la société nord-irlandaise est aussi une province du Royaume-Uni. La sociologue du travail Nicky Le Feuvre évoque une tendance à l’individualisme des sociétés occidentales contemporaines qui place l’affirmation de soi comme norme à la fois contraignante et désirable. Analysée à partir des rapports sociaux de sexes, cet individualisme propose un principe asexué proche du modèle idéal-typique du « dépassement du genre », un modèle qui convient bien au nouvel esprit du capitalisme – mais ne se traduit pas forcément par un surplus de pouvoir pour les femmes[24]. Angela McRobbie analyse de la même manière celles qu’elle appelle les phallic girls. Ces femmes « puissantes » stéréotypées dans le discours politique et la culture populaire sont les figures d’un nouveau contrat sexuel basé sur l’idée d’une émancipation féministe/féminine accomplie, permettant ainsi de reléguer le féminisme au passé et d’éviter la critique des masculinités hégémoniques. Ces femmes phalliques doivent cultiver et assumer leur « féminité » en entretenant une apparence non-menaçante afin de masquer leur ascension dans des domaines traditionnellement réservés au masculin et assurer la continuité du désir hétérosexuel. Envisagée de la sorte, la performance des phallic girls s’inscrit dans un devenir-sujet viril qui reste ancré dans une organisation du désir binaire et hiérarchique autour du masculin/féminin, de l’actif et du passif. On voit ici les difficultés et impasses d’une éventuelle sortie des oppositions de genre. La féminité masculine que nous avons évoquée dans un contexte socio-historique particulier se situerait-elle à l’intersection d’un habitus de classe et d’une popularisation moderne du stéréotype de la femme/féministe émancipée ?

Bien que ces facteurs puissent en partie expliquer certaines des attitudes observées durant notre enquête, il nous semble que certains éléments liés au conflit nous permettent de distinguer nos observations des chavettes ou des phallic girls ou autres bandes de filles. D’une part si les filles sortent souvent en groupes non mixtes dans un contexte de loisir, nous n’avons pas observé de « bandes de filles » adoptant des comportements dits déviants. D’autre part, la phallic girl décrite part Angela McRobbie doit actualiser ses capacités suivant le mythe selon lequel toutes les opportunités lui sont ouvertes et elle est capable de planifier et combiner carrière et vie de famille. Cependant si McRobbie parle du Royaume-Uni en général, l’Irlande du Nord y occupe une position particulière dans la dynamique du « pouvoir faire ». L’Irlande du Nord reste en effet une société assez traditionnelle, religieuse – on compte 8 églises pour 10, 000 habitants dans la ville dans laquelle nous situons notre enquête et de nombreuses situations dans lesquelles les enquêté-e-s disent fréquenter une église, sans compter la place occupée par les questions religieuses au niveau médiatique et politique. L’avortement, contrairement au reste du Royaume-Uni, y reste interdit. Il semble donc difficile de parler pour l’Irlande du Nord de la même dynamique du pouvoir-faire liée à une modernité post-féministe telle qu’elle peut exister au Royaume-Uni. De plus, malgré les valeurs d’affirmation de soi et les attitudes observées, il transparaît régulièrement dans les discours des femmes une conscience de l’ordre patriarcal. Suite à une discussion sur son histoire familiale, une des enquêtées dit ainsi : « j’aurais aimé naître un homme dans cette famille »[25]. L’adoption de comportements puissants ne vient pas obscurcir la conscience que, « it’s a man’s world »[26], comme le dit la formule, et que ces femmes vivent dans un monde dominé par les hommes.

Classe sociale et héritage du conflit

Le stéréotype des phallic girls paraît détaché des logiques de classe représentées par le stéréotype des chavettes. La dimension de classe semble un angle d’analyse pertinent, plus présente dans notre enquête que celle du pouvoir-faire des phallic girls, et venant interagir avec l’héritage politique du conflit. Cependant, plus que par l’adoption de pratiques jugées typiquement masculines, celle-ci s’exprime par un impératif de respectabilité qui s’impose en particulier aux femmes de classes populaires[27]. Il ressort auprès de certaines enquêtées l’obligation de négocier les limites de l’acceptable en terme de respectabilité et d’éviter un mépris de classe. Ainsi l’une d’elle parle-t-elle de l’amie de son frère qui, « se mettait dans des états » (i.e. par l’abus d’alcool), indiquant que « ce n’est pas très beau pour une femme… »[28]. Dans une autre situation, la même enquêtée s’inquiète que son comportement et celui de sa famille à un mariage – trop alcoolisés, trop vocaux – soient apparentés à celui de hillbillies – de ploucs. Il y a donc un impératif de respectabilité qui ne coïncide pas avec le stéréotype de la féminité masculine de classe populaire ou celui de jeunes femmes adoptant des comportements volontairement outranciers.

A la lumière de ces observations, le rapport à la violence, au conflit et aux pratiques de virilité prend un sens particulier dans les rapports sociaux et l’idéologie de la société post-conflit. Ainsi un système de valeur caractérisant les différentes formes de violence apparaît-il comme un autre héritage du conflit et en particulier de la dimension politique de la violence. Si hommes et femmes prennent part à des situations de violence diverses, la violence admise et considérée comme valeur essentielle, au-delà du genre, à l’affirmation de soi, est la violence défensive. Cette valeur de virilité partagée par les hommes comme par les femmes est celle qui consiste à tenir sa position : stand your ground. On peut y voir le résultat d’une violence politisée autour de la notion de résistance par les deux communautés ainsi que de la méfiance et des tensions qui continuent d’exister. Nécessitant d’être « toujours prêt-e », le potentiel menaçant des interactions a et continue de développer un habitus réactif. D’un autre côté, l’agression, les attitudes liées à la rancune, la méchanceté ou la malveillance sont dépréciées et on peut percevoir un désir de se démarquer de certaines attitudes et émotions comme l’amertume, le ressentiment et la haine de l’autre côté.

Ainsi les femmes que nous avons rencontrées articulent-elles un rapport à la violence marqué par le conflit et la transition vers l’après-conflit avec une influence du jugement de classe sur leurs comportements ; elles acceptent de la sorte des valeurs défensives tout en catégorisant les types de violence acceptables et non-acceptables. Un exemple de notre enquête montre comment cette négociation s’opère par un jeu de définition : une de nos enquêtées, une jeune femme d’une trentaine d’années, raconte une altercation devant un bar où une de ses amies (1) de longue date s’est fait agresser par une autre amie (2) qu’elle connaît mais depuis moins longtemps. L’amie (1) semble être victime dans l’affaire : elle tentait de calmer une bagarre déjà commencée entre cette femme (2) et une autre, et elle en est devenue la cible. Prise entre ces deux femmes qu’elle connaît, notre enquêtée nous raconte l’histoire en minimisant la dimension agressive. L’amie (2) qui était en train de se battre s’est emportée suite à l’abus verbal d’une autre femme : il s’agissait donc d’une violence défensive au sein de laquelle l’amie (1) a tenté d’intervenir. Le transfert de violence de l’amie (2) vers l’amie (1) est donc justifié par l’origine défensive du combat et la responsabilité s’en retrouve inversée : l’amie (1) n’est plus victime et, sans être complètement responsable, aurait même dû faire attention avant de se mêler de ce qui ne la regardait pas, sans connaissance du contexte[29].

Conclusion et pistes de dépassement

A l’appui de ces résultats préliminaires, il apparaît qu’aborder la question du devenir-sujet dans le contexte spécifique de l’Irlande du Nord ouvre des possibilités et les ferme à la fois. On peut ainsi parler d’un devenir-sujet par l’activisme politique au sein de collectifs mixtes (les militantes nationalistes/républicaines) et à partir d’un entre soi féminin, lesquels ont ouvert des lieux parallèles d’action politique (les associations de terrain). Dans les deux cas, sortir de l’opposition traditionnelle entre un masculin fort et un féminin passif présente des difficultés sur le plan symbolique. Le stéréotype de la femme « puissante », active, n’est pas nouveau et ne se traduit pas forcément par plus de puissance sur le plan pratique, plus de pouvoir au niveau institutionnel ou dans le quotidien. Les femmes puissantes peuvent facilement servir de gage et symboliser un envers qui sert à masquer la perpétuation de la domination masculine. Il est facile de se laisser aller à opposer à la puissance du masculin celle d’un féminin pacifiste, maternel, et réaffirmer ainsi un essentialisme naturalisant. Dans les deux cas pourtant, on assiste à une mise en acte du devenir-sujet comme processus, dans et par un activisme politique construit autour des notions de conflit et de résistance. Pour les activistes républicaines, on peut presque parler d’un dépassement des assignations de genre dans lequel la violence politique se trouve détachée de son association au masculin au profit de la communauté. Pour les activistes de terrain, malgré une tendance à l’essentialisation du lien entre femmes et pacifisme, on peut identifier un devenir-sujet dans des espaces créés et investis hors des institutions étatiques masculines. Ne peut-on pas aussi voir dans l’entre soi et dans la solidarité que les femmes développent une puissance individuelle et collective qui proposerait un au-delà de l’association entre puissance, sujet et virilité ?

La question des femmes de la société dite post-conflit est plus difficile à aborder, en particulier du fait de l’éloignement progressif de la dimension politique de la conflictualité. Une culture de la violence en apparence détachée des logiques politiques et un habitus de résistance leur permettent-ils de se situer par-delà l’affirmation de virilité et proposer un dépassement des dualités hiérarchiques de genre ? En partant de nos observations sur la période post-conflit auprès de femmes de différents âges, nous avons formulé l’hypothèse d’une puissance comme disposition qui serait synonyme d’assurance, de confiance en un sujet sûr de soi, de ses capacités, de sa valeur, et détaché de l’association entre puissance et masculinité.

Qu’elle soit commune aux hommes comme aux femmes en tant que valeur positive ne veut pas dire que les deux entretiennent le même rapport à la violence. D’autres facteurs, comme l’appartenance à l’une ou l’autre communauté et les situations de majorité/minorité en fonction des localités entrent en jeu avec ce rapport à la violence. L’hypothèse cependant est que l’on assiste, avec le travail d’éloignement du conflit, à un changement de valeurs que l’on peut illustrer par deux termes qui s’appliquent au conflit et au post-conflit : ceux de résistance et résilience. Au terme de résistance – terme connoté car lié aux mouvements paramilitaires durant le conflit et plus associé à l’action politique -, les associations civiles s’occupant des traumas issus du conflit préfèrent aujourd’hui celui de résilience – qui met en avant la capacité de se relever, de continuer, et le travail émotionnel que cela implique. Ce jeu de terminologie reflète de la part des associations une volonté de sortir de l’expérience du conflit et de ses catégories politiques et communautaires dominantes. Représentant une transformation du rapport au conflit et à sa dimension politique, ces termes nous apparaissent malgré tout adaptés pour penser les performances de virilité/masculinité des femmes que nous avons rencontrées qui mobilisent l’affirmation de soi comme nécessité défensive dans une société qui reste violente et divisée. Il nous semble ainsi que, bien qu’il soit difficile de penser et mettre en acte un devenir-sujet au-delà de l’association entre puissance et virilité/masculinité, nos résultats d’enquête, dans un contexte où les sujets hommes et femmes se construisent dans et par la conflictualité, ouvrent des possibilités concrètes et symboliques pour penser la mise en acte d’un devenir-sujet au-delà des logiques binaires de genre. La résilience ou l’affirmation de soi par la capacité de résistance, ni typiquement masculine ni typiquement féminine, en est une.


Notes

[1] Allen Feldman, Formations of Violence : The Narrative of the Body and Political Terror in Northern Ireland, Chicago, The University of Chicago Press, 1991.

[2] Ken Harland, Karen Beattie, Sam Cready, « Young men and the squeeze of masculinities », Centre for Young Men’s Studies, University of Ulster, n°1, décembre 2005.

[3] Rosellen Roche, « Being « made » through conflict: masculine hardening in Northern Ireland », dans Vered Amit and Noel Dyck (eds) Young Men in Uncertain Times, New York, Berghahn Books, 2012.

[4] Neil Jarman, « Teenage Kicks : Young Women and their Involvement in Violence and Disorderly Behaviour », dans Child Care in Practice, vol.11, n°3, juillet 2005, p.343.

[5] Georges Simmel, Le Conflit, Paris, Circé, 1995.

[6] Georges Balandier, Le désordre. Eloge du mouvement, Paris, Fayard, 1998.

[7] Angela McRobbie, « Top Girls ? Young women and the post-feminist sexual contract », dans Cultural Studies vol.21, n°4-5, juillet/septembre 2007, p .732.

[8] Ibid., p. 721.

[9] Everett Hughes, « Dilemmas and Contradiction of Status », dans The American Journal of Sociology, vol.50, n°5, 1945, p.357.

[10] Benedict Anderson, L’imaginaire national, Paris, La Découverte, 2006.

[11] Begona Aretxaga, Shattering Silence : Women, Nationalism and Political subjectivity in Northern Ireland, Princeton, Princeton University Press, 1997.

[12] Maritza Felices-Luna, « Stigmatisation du quotidien des femmes engagées dans la lutte armée au Pérou et en Irlande du Nord : transformation et continuité des rapports sociaux », in Pruvost, G. et Cardi, C., Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012, pp.155- 168.

[13] Everett Hughes, op.cit.

[14] Extrait de carnet de terrain mai 2015.

[15] Extrait de carnet de terrain avril 2014.

[16] Extrait de carnet de terrain, août 2014.

[17] Extrait de carnet de terrain mai 2015.

[18] Isabelle Collet, « Faire vite et surtout : le faire savoir. Les interactions verbales en classe sous l’influence du genre » dans Revue internationale d’ethnographie, n°4, 2015, pp. 6-22.

[19] Extrait de carnet de terrain décembre 2014.

[20] Caroyln Jackson and Penny Tinkler, « ‘Ladettes’ and ‘Modern Girls’ : ‘troublesome’ young femininities », dans The Sociological Review, 2007, pp. 251-272.

[21] Imogen Tyler, « ‘Chav Mum, Chav Scum’ : Class Disgust in Contemporary Britain », dans Feminist Media Studies, vol. 8, n°2, juin 2008.

[22] Owen Jones, Chavs : the demonization of the working-class, London,Verso, 2011.

[23] Elsa Dorlin, « Le cœur de la révolte. Tous les jeunes de banlieues sont des hommes, toutes les femmes sont… amoureuses», dans Mouvements, n° 83, mars 2015, pp. 35-41.

[24] Nicky Le Feuvre, La dynamique du genre dans les sociétés de l’individualisme : enjeux et perspectives, Intervention dans le cadre de l’université d’été du Rédoc, Brest, 22 juin 2015.

[25] Extrait de carnet de terrain avril 2013.

[26] Ibid.

[27] Beverley Skegg, op.cit.

[28] Extrait de carnet de terrain avril 2013.

[29] Extrait de carnet de terrain mai 2015.


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