Point[s] d'accroche

Pensées plurielles féministes autour du genre, du sexe et des sexualités

 // 12.04.2015

La la la…
Les femmes et la chanson 

Nous avons souhaité ouvrir la rubrique « Archives » de la revue Point[s] d’accroche avec la chanson féministe. La chanson a en effet longtemps été le seul moyen de faire entendre leurs voix pour les femmes qui étaient exclues de la sphère du logos, écrit comme oral, par ces « frontières interdites du savoir et de la création » dont parle Michelle Perrot dans son Histoire des femmes (Seuil, 2006, p. 39). « Les femmes chantaient ; et c’était même là, à peu près, leur unique espace de liberté », raconte Marc Robine dans le chapitre sur « La condition féminine » de l’Anthologie de la Chanson française : La tradition (Albin Michel, 1994, p. 585). « Elles chantaient en berçant leurs enfants, en filant, en tissant, en accomplissant leurs tâches ménagères ; c’est-à-dire le plus souvent entre femmes » (ibid.).

À travers les siècles, les chansons de femmes racontent ainsi ce que les livres et les discours politiques taisent : « amours contrariées avec menaces de réclusion au couvent, pour les plus jeunes ; mariages arrangés par les parents, débouchant le plus souvent sur des unions désastreuses, pour les aînées ; maris tyranniques ou débauchés, que certaines n’hésitent d’ailleurs pas à tourner en ridicule ; fardeau du travail domestique et des maternités à répétition ; drames des filles-mères promises à la prostitution, etc. » (ibid.)…

Lorsque les mouvements féministes apparaissent, au milieu du XIXe siècle, la chanson féminine devient engagée, continuant de se faire l’écho des luttes des femmes, mais désormais dans l’intention de changer leur condition. Les manifestations du Mouvement de Libération des Femmes, dans les années 1970, se font de la sorte en chansons. Antoinette Fouque, Monique Wittig, Christiane Rochefort et quelques autres, écrivent en 1971 le fameux Hymne du MLF que Le Torchon brûle publie en février 1972, et dont le refrain va résonner durant toute la Deuxième Vague des féminismes français : « LEVONS NOUS FEMMES ESCLAVES ET BRISONS NOS ENTRAVES DEBOUT ! DEBOUT ! »

Hymne du MLF écrit par Antoinette Fouque, Monique Wittig et quelques autres femmes en 1971, publié dans Le Torchon brûle n°3, p. 2, en février 1972.

Hymne du MLF écrit par Antoinette Fouque, Monique Wittig, Christiane Rochefort et quelques autres femmes en 1971, publié dans Le Torchon brûle n°3, p. 2, en février 1972. Avec l’aimable autorisation des Editions des femmes/Antoinette Fouque.

Afin de rendre justice à cette tradition orale propre à l’Histoire des femmes, Antoinette Fouque crée en 1980 une « Bibliothèque des voix » qui vise à « lever l’amnésie sur la première voix. La voix, porteuse de naissance et de réminiscence, la voix porteuse de jouissance. La voix qui est l’attente et l’espérance du texte » (Depuis 30 ans des femmes éditent… 1974-2004, éditions des Femmes, 2004, p. 282). Elle dédie cette collection aux femmes qui, comme sa mère, n’ont pu aller à l’école apprendre à lire et à écrire. Sa volonté est également de dé-logocentrer le discours littéraire en rendant au texte qu’incarne une voix (féminine ou masculine) sa part corporelle.

Le Torchon brûle (1971-1973) est réédité par les éditions des Femmes en 1980. La mélodie et les paroles de l’Hymne du MLF sont reprises dans Génération MLF 1968-2008 (éditions des Femmes, 2008).

-« 1971 l’insolente » : document du Hall de la chanson sur l’année 1971 et la création de l’Hymne du MLF.

-« La femme libre » interprété par Chantal Grimm, Arlette Mirapeu et Elisabeth Boudjema, et « La nonne par contrainte » interprété par Anne Sylvestre dans L’Anthologie de la chanson française dirigée par Marc Robine en 1994, volet sur les Chansons de femmes et la Condition féminine.

-Interprétant Rimes féminines (1996), la chanteuse Juliette fait entendre les noms des femmes qui ont marqué l’Histoire, mais qui l’ont fait de façon silencieuse, à la manière des « rimes féminines » qui en poésie désignent les vers se terminant par un –e muet.

Les femmes dans la chanson française, série d’émissions sur France Culture.

-Les nouvelles générations de féministes perpétuent cette tradition de la chanson féminine :

–Les Tumultueuses sélectionnent des « chansons féministes » dans le monde musical d’hier et d’aujourd’hui.

–Quant aux animatrices de Radiorageuse, elles proposent une critique des chansons sexistes dans le cadre d’une émission ironiquement intitulée « Parce que t’es bonne ».

 


Quelques références

-« 40 ans de MLF en chansons » dossier internet du Hall de la chanson

-Le Torchon brûle 1971-1973, Paris, éditions des femmes, 1982

-Depuis 30 ans des femmes éditent… 1974-2004, Paris, éditions des Femmes, 2004

-Génération MLF 1968-2008, Paris, éditions des Femmes, 2008

-Oberhuber, Andrea, Chanson(s) de femme(s) : Entwicklung und Typologie des weiblichen Chansons in Frankreich 1968-1993, Berlin, Erich Schmidt, coll. « Studienreihe Romania » 10, 1995

-Perrot Michelle, « Les voix de femmes dans les bibliothèques », Mon histoire des femmes, Paris, Seuil, 2006, p. 39 et sq

-Robine Marc, « La condition féminine », Anthologie de la chanson française : La tradition, Paris, Albin Michel, 1994

-Les Tumultueuses : groupe de féministes radicales et anti racistes

-Radiorageuse : nébuleuse d’émissions de féministes, de meufs, de gouines, de trans et de femmes…


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